samedi 29 juin 2024

J-8

 


Mes chers différents.

Aujourd’hui et demain, veille et jour de vote, je ne vais pas parler politique. 

Je vais parler des différences.

Je vais vous présenter des "différents" :  Sonia, Magali et Nicolas. 


Sonia, quarante et un ans, la plus jeune des différents. Et aussi la plus petite. Elle mesure 123 cm, sans ses échasses. Ça, c’est elle qui l’ajoute toujours, le coup des échasses. Pour la décrire, la comparaison la plus facile c’est de vous dire, Mimi Mathy et ensuite vous allez directement penser à Fort Boyard. C’est comme ça, c’est inévitable. C’est un réflexe normal. Je viens d’évoquer Mimi Mathy et je ne peux m’empêcher de penser à ma belle-mère qui à chaque apparition de Mimi Mathy dans le Théâtre de Bouvard, commentait par un : « Elle est quand même mignonne la petite naine ! » J’aurais voulu lui signaler qu’elle commettait un pléonasme de taille et éventuellement oser lui demander pourquoi elle la trouvait mignonne « quand même ». Je n’ai jamais rien dit et j’ai entendu cette remarque durant des années, avant le JT du 20 heures, lorsque nous allions dîner chez elle. J’aurais pu oublier, mais dès que je vois Sonia, c’est plus fort que moi je repense à ma belle-mère. D’ailleurs elle aurait voté pour qui ma belle-mère, la femme du peuple, l’ouvrière qui abhorrait les salauds de patrons ? 

Donc la différence de Sonia, c’est d’être naine. 

C’est déjà un bon gros dossier pour démarrer dans la vie et jusque-là on pourrait la penser à égalité avec Mimi Mathy à quelques centimètres près : neuf en plus pour Mimi, et comme dit Sonia, à notre niveau de hauteur, neuf centimètres, ça compte.

Pour épaissir le dossier, Sonia est arabe. 

Bien brune, bien frisée, bien typée, bien identifiée. 

Pour faire déborder le dossier, Sonia a été abandonnée puis adoptée. 


La deuxième amie, c’est Magali, quarante-quatre ans. 

D’elle, on pourrait dire qu’elle n’a que des différences !  

Magali est noire typée indienne, c’est ainsi qu’elle se décrit et qu’on la voit. 

Elle est lesbienne. Elle ne s’en cache pas et l’affirme haut et fort. 

C’est une militante écologiste, féministe, militante de la cause LGBTQIA+ et de la lutte antiraciste. 

Elle vit à Hénin-Beaumont ce qui peut être assimilé à une forme de handicap quand on sait que Magali s’est présentée à des élections face à Marine Le Pen. 

Magali a été abandonnée au Sri Lanka, puis adoptée par une famille française. 

Depuis cette semaine, elle, qui se sent tellement française, envisage de récupérer sa nationalité sri lankaise pour se payer le luxe d’être officiellement binationale, pour être militante jusqu’au bout et acter sa double identité. 


Mon troisième ami bourré de différences, c’est Nicolas. Nicolas Petisoff.

Comédien, metteur en scène, il a quarante-cinq ans. 

Homosexuel revendiqué et fier de son orientation sexuelle. Je l’ai rencontré sur scène et je l’ai aimé immédiatement. 

La voilà sa différence : être pédé. Ah oui ! Vous croyez qu’on ne peut pas dire « pédé » ? Mais si ! Quand on ne leur met pas sur la gueule, on peut ! Allez leur demander, ce n’est pas du tout une injure quand on les aime. Et moi, je les ai toujours aimés. Ce sont des hommes dont je n’ai pas peur, je peux passer l’après-midi vautrée sur un lit avec l’un d’entre eux à regarder la téloche sans appréhender qu’il s’approche de moi et me touche. Ce sont les seuls hommes que j’embrasse sans crainte. 

Nicolas est blanc. Il a cette chance. 

Mais, bon, faudrait pas croire non plus… Nicolas a été abandonné puis adopté. 


Depuis le 9 juin à 21 h, j’entends leurs frayeurs. 

Est-ce qu’ils vont devoir vivre dans une France où la xénophobie et l’homophobie ne seront plus seulement banalisées, mais institutionnalisées ? 

Que vont devenir les spectacles vivants et la culture en général ? 

Et la littérature ? La liberté des mots ? Ma liberté. 

Ce samedi 29 juin, vingt jours après la dissolution de notre démocratie et veille du premier tour des législatives, je pense à Sonia, Magali et Nicolas, je pense à toutes celles et tous ceux qui sont différents et qui seront visés par la haine. 

Je pense aux femmes qui seront elles aussi les premières à payer le prix de l’ordre et de la morale. 

Je pense à ma fille. Je ne pense plus qu’à elle. Comment et pendant combien de temps vais-je pouvoir la protéger et la rassurer ? 

C’est effrayant. 

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"Comment avouer son amour quand on n'a pas le mot pour le dire ?"
Spectacle de Nicolas Petisoff et Denis Malard à Avignon du 4 au 21 juillet.
https://lebureaudesparoles.fr/spectacles/comment-avouer-son-amour-quand-on-ne-sait-pas-le-mot-pour-le-dire/ 


Véronique Piaser-Moyen

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Demain dimanche, le pays votera pour le premier tour des législatives. Aujourd’hui samedi, il est interdit de parler politique, candidats ou programme à la télévision ou à la radio. C’est une règle en France. On pourrait aujourd’hui parler d’une tradition tant elle figure depuis longtemps, depuis 1881 exactement dans le code électoral. Avec le progrès, la radio, la télévision ou les sondages cette loi est modifiée et renforcée tous les cinq ans en moyenne, mais le fait est là : la veille du scrutin, on respire et c’est une bonne idée. Comme un souffle l’air frais ou comme le calme avant la tempête. Chacun se le voit depuis sa fenêtre. Pour l’un, l’orage qui gronde au loin et pèse comme une Cocotte Minute sur le moral du citoyen et pour l’autre l’air frais venu des sommets enneigés qui éclaircit les idées. 


Ce midi, j’avais un repas des voisins. De fait, et sans que personne ne l’ait souhaité, on n’a spontanément pas dit un mot de politique. Un vieux souvenir peut être de l’affaire Dreyfus, il fallait éviter d’en parler à table. Je me souviens d’une vieille gravure, Daumier peut-être. Elle tenait en deux images. Sur la première une famille était réunie a table. Un calme bourgeois planait. Sur la seconde vignette, les mêmes convives s’entretuaient à grand renfort de couteaux et d’yeux au beurre noir. La légende concluait « ils en ont parlé ». Je suis bien tombé avec mes voisins. Non seulement le sujet dont on ne parle pas n’a pas été abordé, mais en plus on n’a pas non plus dit du mal des absents. Vous savez, celui qui gare sa voiture comme un porc quand il n’y a pas de place devant chez lui et l’autre qui ne dit bonjour à personne dans la rue comme si on était invisible. Alors on a parlé de la pluie, du ramassage des poubelles jaunes et du nouveau plan de circulation. Les derniers sens interdits, c’est à chaque fois pareil, tout le monde les déteste. Au moins on est d’accord sur un point. La mairie est nulle. 

On cherche les conversations qui nous rapprochent et on évite celles qui nous éloignent les uns des autres. « Il est bon ton guacamole, tu me laisseras la recette ? » 

« Oh pour moi, il est trop épicé, j’ai les gencives qui saignent à la moindre trace de piment. »

« Et ta sangria, ah toi, tu n’y mets pas de sucre, je pensais que c’était obligatoire dans la recette. » Les enfants ont joué sous la pluie, tout heureux de sauter dans les flaques, protégés par leur K-Way. C’était un bel après-midi. Demain dimanche, on profitera de la fraicheur. 


Pierre Nicolas


mercredi 26 juin 2024

J-11

 


Hier soir, le débat. 
Pas le grand débat, je viens de vérifier, le débat tout court. Ça méritait pas plus. 
Je les ai regardés, j’aime observer les gens, leur corps, leurs mouvements. 
Ma première remarque, c’est que ces trois personnages sont tous du même sexe, masculin. À l’image des prédictions pour le Premier ministre, pourquoi toujours le Premier et pas la Première ? 
J’ai une petite tendresse pour Gabriel Attal qui accumule les différences, juif et homo, ça ne doit pas être simple. Bon, il est blanc. C’est direct mon propos ? Mais on en est là ! À jauger nos couleurs de peau pour évaluer nos chances. 
Ce pauvre Gabriel, pas encore remis du KO debout qu’il s’est pris le soir du 9 juin, il a passé sa soirée à écarquiller les yeux comme un lapin pris dans les phares. Et quand il arrivait à reprendre son quant-à-soi, il redégringolait, hébété chaque fois que son voisin de droite, le gosse du RN sortait une énormité. 
C’est le genre de type pour lequel on sent que s’il parvenait à s’émanciper de son grand frère, il aurait du potentiel parce qu’il sait encore s’étonner et ne le dissimule pas.
Manuel Bompard, l’éternel doctorant, le matheux perdu dans ses pensées que l’on a l’impression de déranger chaque fois qu’on l’interpelle. Il observe, lui aussi, au point d’oublier de prendre la parole et que les journalistes doivent sans cesse lui rappeler qu’il est en retard. J’aime bien son côté décalé mal à l’aise dans sa cravate mal nouée. Y’avait personne dans les loges pour lui resserrer son nœud de cravate ? Chaque fois que son voisin placé à son extrême droite sortait une ineptie, il réprimait un rictus et levait le regard vers le haut. Il avait l’air de faire de la méditation en pleine conscience pour garder son calme. 
Le gosse du RN était agité. Normal, pour un enfant. Il étirait son corps et allongeait ses mains croisées loin devant lui pour maitriser les soubresauts de ses épaules. Un trémoussement du haut du corps qui m’a laissé penser qu’il avait le même coach que Sarko. Il a aussi le même coiffeur que Chirac en 1970, mais ça s’arrête là. Comme un enfant qui récite, il avait souvent des trous de mémoire dans sa récitation. Et comme un enfant, il se contenait pour ne pas se mettre en colère.  
À la moitié du débat, on nous a dit qu’on faisait une petite récré. 
Ils devaient avoir envie de faire pipi.
J’en ai profité aussi. 
Le débat a repris sans surprise.
Gabriel Attal toujours l’air d’un lapin pris dans les phares.
Manuel Bompard n’avait pas resserré sa cravate. 
Et le sale gosse était toujours secoué des épaules
La cloche a sonné. 
Je suis allée me coucher. 
Ce matin, ma fille m’a appelée. 
Elle envisage de quitter la France, ce pays dont elle se sent rejetée. 

Véronique Piaser-Moyen
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Mais quelle soirée cruciale à la télé ! Pour la première fois depuis deux semaines, tous les ingrédients pour provoquer un choc de société étaient enfin réunis. Oubliés, les épisodes précédents ennuyeux à souhait. Là, on a eu un vrai beau spectacle couronné par un match nul. 1 partout. Les téléspectateurs jugeront. 
Les équipes étaient affutées comme jamais avec de bonnes individualités (l’homme masqué) et surtout surveillées de près par les arbitres qui avaient la main sur le carton jaune. Le jeu était plutôt crispé avec des joueurs trop proches les uns des autres, mais on connait le résultat.    Au coup de sifflet final et au bout de 90 minutes, la France s’est retrouvée… deuxième du Groupe D de l’Eurocup. 
Oui parce que jusque-là je parlais football et pas encore politique, mais c’est vrai que les deux spectacles présentaient des points communs. Même chaine d’abord. Ah pour ça ils étaient fiers sur TF1 d’avoir décroché les deux grands blockbusters. La durée aussi, soit dans les deux cas, 90 minutes. La mi-temps pour caser la pub, tel Mourousi, il y a une éternité perché sur le bureau de Mitterrand lançant, taquin, une fausse pub pour singer l’arrivée des futures télés privées françaises. Les stats affichées à l’écran pour mieux suivre la rencontre (Ah vous avez quatorze secondes de retard, Monsieur Attal), le duo d’arbitres Coudray/Bouleau, lesquels veillaient au bon déroulement de la partie et au respect des règles. J’ai l’air, comme ça, de dire des conneries, mais ce n’est pas totalement idiot ce que j’explique là. J’ai même vu passer hier soir des tacles, des gestes techniques et une dramaturgie brouillonne surtout les quinze premières minutes. Oublions le foot, ce n’est pas compliqué, les trois débateurs parlaient sans arrêt entre eux et s’interrompaient à qui mieux mieux, sans égard pour nous électeurs, qui tentions de les écouter. Certes, on avait déjà chacun notre avis, mais enfin, on aurait préféré qu’ils puissent finir une phrase. La faute en revient d’ailleurs peut être à TF1 qui avaient installé leurs pupitres très, voire trop proches les uns des autres. Alors évidemment, ils discutaient plus qu’ils ne débattaient. 
Le premier quart d’heure a été un vrai naufrage de la démocratie. Après ça allait mieux. 
J’adore un truc dans ces débats, c’est le public trié par le candidat et rassemblé derrière lui. Chacun avait droit à douze sympathisants, généralement d’autres visages déjà connus de leurs rangs. Ils sont très importants. C’est très drôle, ils opinent tous du bonnet à chaque propos. Ça me rappelle le petit chien sur la plage arrière de la voiture qui faisait oui de la tête à chaque cahot de la route. 
Là encore je repense à la première déclaration de Mitterrand en mairie de Château-Chinon. C’était le soir du 10 mai 81 et derrière lui un inconnu faisait aussi oui de la tête à la moindre bribe de ses phrases. Ce qui fonctionne bien également, c’est le coup du sourire complice. Hier soir, nos trois mini publics souriaient béatement et instantanément dès que leur champion abordait un sujet où il était très à l’aise dans ses arguments. Ils savent que la punchline arrive, il suffit de l’attendre. Il va marquer un point. Aussi sûr qu’un et un font deux. 
Côté débateurs, le choix de TF1 ou celui d’un des trois blocs m’a un peu chiffonné. Autant le RN ou la Majorité Présidentielle affichait leur candidat incontesté à Matignon, autant le Nouveau Front Populaire a présenté quelqu’un qui ne l’incarne pas et qui, à mon avis, ne l’incarnera jamais. J’ai pensé à un choix par défaut. Personne ne voulait donc y aller ? Bompard qui ne s’en est pas si mal sorti est avant tout un député LFI (élu à Marseille) proche de Mélenchon. Derrière lui ne siégeaient d’ailleurs que des représentants de la France Insoumise, personne du PS ou des écolos. C’était de ce point de vue étrange et déséquilibré. Sauf à penser que le NFP se pense déjà battu et souhaite faire l’économie d’un débat houleux autour d’un visage rassembleur. Les bonnes volontés ne manquent pourtant pas à gauche. Qu’ai-je remarqué d’autre?? 
Ah oui ! Les deux mains de Bardella jointes par le bout de ses doigts. On eut dit un docte examinateur lors d’une épreuve d’oral. « Ah oui, vous pensez vraiment cela ? Mais dites-moi c’est très intéressant, expliquez-moi ça » Ou alors, il ne savait pas quoi faire de ses mains. 
Attal très remonté affichait le regard écarquillé de celui qui est attentif à tout et ne veut rien laisser passer. 
Bompard lui souriait et a rapidement cessé de vouloir interrompre les arguments de ses opposants. La stratégie n’était pas si mauvaise. Il prenait ainsi deux à trois minutes de retard et pouvait ensuite dérouler ses arguments sans crainte d’être interrompu. Le duo d’arbitre veillait au chronomètre de chacun. « Taisez-vous Monsieur Bardella. Monsieur Bompard a beaucoup de retard à rattraper. » 
Au bout du compte il fut énormément question hier soir de milliards par ci et de financements par là. Ils n’ont même parlé que de ça. D’argent. Tiens, un peu comme dans le foot de haut niveau et ses salaires mirobolants. 
Je pensais plutôt que l’heure était au débat de civilisation. Ben non.     

Pierre Nicolas

mardi 25 juin 2024

J-12

 


Nous en sommes à J-12.
Il faut bien se rendre à l’évidence, le temps ne passe pas, il s’étire, nous lessive, nous rince et nous sèche. 

Pour me réveiller, pour me donner du courage, pour me sentir utile, hier je suis allée rejoindre Valérie Rabault et Rapahël Glucksmann sur un meeting dans les environs de Montauban, une commune qui porte le si joli nom de Nègrepelisse. On s’y était déjà retrouvé à la veille des Européennes et on ne pensait pas y revenir si rapidement. C’est ce qu’on s’est dit, comme lorsque l’on se retrouve de nouveau à l’hôpital trois semaines après un premier séjour parce qu’on a rechuté.Valérie et Raphaël — ben oui, je les appelle par leurs prénoms — ont été brillants, humains et déterminés. Sur les photos que j’ai faites, ils sont beaux. C’était agréable de les cadrer, de les regarder se battre, de les observer dans leur gestuelle qui pour Raphaël est essentiellement concentrée sur le mouvement des doigts. Valérie, elle, regarde fixement un interlocuteur dans la foule et elle allonge souvent le bras. J’aime tellement observer les gens, qu’ils soient attablés au bistrot ou sur une estrade face à des centaines de personnes. 

Hier, le billet de Pierrot disait son désespoir et son incompréhension face à la position de Serge Klarsfeld. Désespoir que je partageais en espérant garder dans mon cœur les autres figures iconiques de ma jeunesse. Kouchner par exemple. Je l’aime bien Kouchner et ses sacs de riz, ses boat people et ses coups de gueule. Son culot aussi le jour où il m’a dédicacé l’un de ses livres en m’appelant « ma chérie » après que je l’avais interpelé en public à propos de l’intervention de l’armée turque sur la frontière irakienne pour aller pilonner des villages kurdes. Il avait un peu bafouillé, Kouchner, pour se rattraper plus tard à la signature par un « ma chérie » lancé la cantonade comme un coup d’effaceur sur les exactions de l’armée turque. Ça n’avait pas marché avec moi, on n’efface rien en m’appelant « ma chérie », la preuve, trente ans plus tard, je n’ai pas oublié qu’il était ridicule et fat. Mais je lui gardais encore un peu d’amitié, de reconnaissance. Jusqu’à ce que je lise que le philosophe Daniel Salvatore Schiffer avait lancé une pétition contre le nouveau front populaire. Pétition signée par trente intellectuels, dont Bernard Kouchner. Trente, ça ne fait pas lourd, mais ça dépend qui sont les trente. Je me suis jetée sur la liste des signataires dont Kouchner fait bien partie avec d’autres, moins surprenants comme Michel Onfray, Luc Ferry, Pascal Bruckner ou Éric Naulleau. 

Parmi cette fine fleur de notre intelligentsia, il y a Antoine Gallimard. C’est sidérant. L’histoire de la littérature française, de son grand-père Gaston Gallimard et de son neveu Michel. L’amitié de l’éditeur Michel Gallimard, avec Albert Camus et leur destin lié dans une Facel Vega contre un platane. J’en étais restée là, imaginant que chez les Gallimard, on avait une âme. 

Bon, moi perso, Antoine Gallimard, j’avais une dent contre lui depuis le jour où il m’a été servi comme excuse pour ne pas m’inviter à dîner. Je devais être raisonnable et comprendre que lorsqu’Antoine Gallimard se déplace, on ne peut pas lui faire faux bon et aller dîner avec une amie. 

En lisant son nom au bas de la pétition, je me suis demandé si, aujourd’hui, l’excuse tiendrait toujours. Je n’ai même pas la réponse. Je n’ai plus aucune certitude à part celle du bulletin que je glisserai dans l’urne.

Véronique Piaser-Moyen

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Dissolution 2024 : j’ai enfin une bonne nouvelle.
À l’instant où je commets ces quelques lignes, nous sommes mardi. Il ne reste donc désormais plus que quatre jours à devoir encore subir cette contrariante et entêtante campagne législative d’avant premier tour. Il était temps. Limite, on n’en peut plus de cette campagne « la plus courte de l’histoire de la Vème république. » On frémit à l’idée qu’elle eut pu être longue. Hier soir TF1 n’a abordé le sujet qu’à la treizième minute de son 20 Heures. Treize minutes, c’est vertigineux. Rendons-nous compte : ces gens-là disposent de machine à flairer ce qui est chiant (par exemple le mode de jeu de l’Équipe de France de football qui finira par être championne d’Europe sans jamais marquer ni encaisser un seul but), mais dont ils sont bien obligés de parler. Ce soir TF1 organisera « THE » grand débat. Attal contre Bardella contre Bompard. Je les cite par ordre alphabétique. Un truc remarquable c’est que les deux premiers font consensus (ce n’est pas une grossièreté ça désigne une volonté globale sans opposition formelle), en revanche pour le représentant du Nouveau Front Populaire il y a toujours débat. Dès qu’il pleut, c’est systématiquement sur lui que ça tombe. Ça rappelle Hollande il y a une douzaine d’années. Toute la pluie du ciel lui tombait dessus dès qu’il mettait le nez dehors. Il y a comme ça des marottes médiatiques qui s’agitent en répondant à une sorte de signal naturel. Depuis 50 ans, j’entends ainsi parler comme une évidence des « éléphants » du PS. Rappelez-moi quel autre parti en France voit ainsi ses membres ramenés au rang d’animal. Pour essayer, amusez-vous dans la conversation à qualifier les élus LR de tortues, ceux et celles de LAREM d’hippopotames et enfin les dirigeants influents du RN de baleines, ça passerait mal. Personne ne l’a jamais fait et pour cause, ce serait un manque de respect de leurs électeurs, mais curieusement avec le PS ça passe crème, comme une habitude bienveillante que jamais personne ne remettrait en question. 

Bompart donc ce soir dans le grand débat sur TF1. Passons sur le fait que nombre d’observateurs s’étonnent qu’il soit là « à la place » de Mélenchon. Mais quelle place ? Il faudrait savoir. Ce sont les mêmes qui éructent à longueur d’interventions sur les supposés défauts d’une candidature du dit Mélenchon au poste de futur premier ministre. La présence de Bompart devrait les satisfaire. Eh bien non, depuis deux jours il court une petite musique selon laquelle Bompart n’est pas non plus le bon « candidat » (choisi non pas par le NFP, mais par les médias) au motif qu’il a, roulements de tambour, une… sale gueule. Oui, je l’ai entendu en débat sur une chaine privée. Au passage, cherchez la femme. C’est sûr, à côté des deux premiers de la classe encravatés, il dénote le barbu. Rendons-nous compte, il a presque 40 ans. Un vieillard né avant Internet. Au moins lui n’a encore jamais dit qu’il voulait être Premier ministre. Mais c’est ainsi, tout le monde semble avoir un avis sur tout et son contraire AVANT le débat. Mercredi, plus personne n’y reviendra et d’ailleurs, ça ne changera rien. Lors du débat pré-européen, les opinions étaient formelles, Attal était supposé avoir dominé Bardella de la tête et des épaules. On a vu le résultat dans les urnes. Pour le reste tout, dans la presse, est d’une banalité sans nom. La France s’apprête à être ingouvernable et on ne sait même plus ou est la flamme olympique. Faites le test autour de vous. Combien de gens connaissent le nom du candidat de leur parti préféré pour le premier tour qui a lieu dans 5 jours ?

Pierre Nicolas 



lundi 24 juin 2024

J-13

 


Les monologues du vagin. Eve Ensler. Ed. Denoël.

Je n’ai jamais vu la pièce.
Je n’avais jamais lu le texte des monologues.
Après l’avoir refermé hier soir, j’ai honte d’avouer que j’ai mis vingt ans à aborder ce texte, à l’image de ce que j’ai gardé enfermé en moi durant plus de vingt ans.
Pour lire les monologues du vagin, je m’étais même trouvé un prétexte, une lecture de documentation dans un but d’écriture, un peu comme tous les livres traitant de l’adoption que j’ai dû me taper durant six ans pour alimenter notre combat. Un mauvais souvenir pour certains, des lectures fastidieuses et pénibles sans aucun plaisir, des lectures sans littérature ou de la très mauvaise.
C’est vous dire le mauvais état d’esprit qui m’animait lorsque j’ai ouvert les monologues du vagin et toutes les défenses que j’ai pu mettre en route puisque ce n’était qu’une lecture documentaire. Je m’y étais bien préparée. J’avais tout verrouillé.
Dès la deuxième page, je me suis demandé comment j’avais pu passer à côté de tels textes, comment j’avais pu écrire mon roman sans avoir lu ces textes, comment j’avais pu être idiote à ce point. Je vous passe les excuses que je me suis trouvées, pas une seule ne tient la route si ce n’est mon éducation corsetée et mon déni. 
Dix-neuf textes qui disent que le mot « vagin » n’est pas un mot sale, qu’il faut le nommer, car si une chose n’est pas nommée, elle n’existe pas.
Ces dix-neuf textes devraient être donnés à lire dans les lycées et collèges, ils devraient être lus à tout âge par les femmes et les hommes.
Ces textes nous disent qu’il faut s’affranchir des mythes, de la honte et de la peur. 

Je viens de lire que depuis les législatives de 2022, le vote des femmes pour l’extrême droite avait augmenté de 10 % alors que l’extrême-droite a toujours été, est et restera toujours, l’ennemie des femmes, de leurs droits et de leurs libertés.
C’est encore un très long voyage et l’avenir politique que je crains de voir arriver pour mon pays, ne va pas faciliter la suite du voyage pour les femmes libres, pour les femmes homosexuelles, pour les hommes homosexuels, pour ceux qui ne sont pas blancs et pour ceux qui cumulent les différences.
Si l’extrême droite arrive au pouvoir, l’avenir sera hasardeux pour les différences, pour la culture et nos libertés, et les plus grandes perdantes seront encore une fois les femmes.
J’ai peur pour mes amis.
J’ai peur pour mes enfants. 

« Quand on brise le silence, on comprend combien d’autres personnes attendaient la permission de faire la même chose. Nous — toutes sortes et tous genres de femmes, chacune d’entre nous, avec notre vagin — ne serons plus jamais réduites au silence. »

Eve Ensler, autrice des Monologues du vagin.

Véronique Piaser-Moyen

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C’est quand même un drôle de lundi de campagne. Le dernier avant le premier tour. Hier dimanche, les grands médias m’ont annoncé que Macron avait « envoyé une lettre à la Presse Quotidienne Régionale. » Curieusement je ne me suis pas précipité ce matin sur La Dépêche à laquelle je ne suis pas abonné pour savoir quelle promesse contenant ce courrier. Il en a déjà tant fait depuis sept ans. Et puis d’ailleurs, je ne suis pas non plus allé sur l’une ou l’autre site d’info en ligne. C’est à se demander pourquoi il ne l’a pas envoyée directement à Internet. Oui, mais en l’envoyant à chaque journal, il s’assure théoriquement une présence en Une. Genre : « Le Président écrit à nos lecteurs » ça fait plus service personnalisé. N’empêche qu’au 13 Heures d’Inter ça a juste fait quelques mots en passant. Il parait qu’il s’est aussi exprimé sur un podcast. Ça fait moderne. Il semble décidément ne pas pouvoir s’empêcher de dire du bien de lui-même. Après tout, il n’a pas grand-chose à faire dans cette campagne sauf à nier la claque électorale qu’il s’est prise il y a deux semaines. Surtout, ne pas donner l’impression de subir. Non, le fait du jour c’est la « présentation du programme de Jordan Bardella ». Lui, il est partout, y compris quand il n’a rien à annoncer. Il faut dire que c’est du lourd. Il y est question d’uniforme à l’école, d’interdiction du portable en classe et de vouvoiement des enseignants. Je sais pas, mais à part la tenue obligatoire (un genre d’uniforme militaire avait existé jusqu’en 1914) on doit tous être des sympathisants du Rassemblement National. Je me vois bien encourager les tournages vidéo de lynchage d’un élève par dix courageux qui l’attaquent et vingt-cinq Spielberg en herbe qui filment la scène. Quant au vouvoiement du prof qui pourrait être contre ? T’imagines « Ah non moi je suis contre le respect au prof et je pense aussi, à y être, qu’on devrait être autorisé à fumer en cours »… Bref il est question dans ce programme, d’un — je cite-Big bang de l’autorité à l’école et de mesures diverses sur l’économie, l’Europe le droit du sol ou la retraite. Au point où il en est, c’est-à-dire partout, j’ai l’impression qu’il peut promettre ce qu’il veut. C’est d’ailleurs le principe d’une campagne, c’est à celui qui trouvera la meilleure punchline ou le bobard le plus percutant. C’est simple, les autres n’existent pas. À gauche nombre de médias en sont encore, dans leurs interviews, à tartiner sur l’antisémitisme supposé de Mélenchon, ou la détestation qu’inspirerait Macron.  

La vérité c’est que les campagnes des candidats n’intéressent personne. Tu parles d’une campagne. Elle se limite cette dernière semaine à deux lignes du dernier sondage. Le Rassemblement National est à un peu plus de 34 % tandis que le Nouveau Front Populaire atteint 29 %. La majorité Présidentielle est dix points en dessous. Les autres stagnent nettement en dessous des 10 % d’intentions de vote. L’impression globale que, plus la courte campagne avance moins elle est lisible sur certains sujets. Je me demande comment font les candidats pour se motiver et trouver leur place dans ce paysage politique mouvant et instable. Va savoir, on est peut-être en train d’inventer le blob médiatique. Un corps unicellulaire géant qui se reproduit se déplace et s’agrandit sans être ni animal, ni végétal, ni champignon. On sait à peine de quoi il se nourrit, il semble se suffire à lui-même. Cette campagne a comme le blob quelque chose d’insaisissable. On l’observe et on se dit « Mais comment cela va-t-il finir ? »

Pierre Nicolas




dimanche 23 juin 2024

J-14

 


Elle s’appelle Alice. 

Je la rencontre tous les matins où je vais boire un café à l’Agora sur la place Nationale. Elle y est attablée devant la page des mots croisés de la Dépêche et du Parisien, sauf le mardi, jour de fermeture de l’Agora où elle se replie au Marakana. 
Rien ne semble pouvoir la faire déroger à son rituel et je l’envie.

Il y a quelques mois, j’en ai su un peu plus sur elle. C’est elle qui nous avait interpelés et je m’étais autorisée à la questionner. Le bic en l’air, elle nous avait demandé : « Je bute sur un mot : sandove, ça veut dire quoi ? Ce ne serait pas un mot d’informatique ? Vous, vous devez savoir ! » On avait réfléchi, mais moi si on ne prononce pas exactement comme il faut, je ne comprends pas et c’est Jean-Noël qui avait immédiatement réagi en lui disant : « C’est sandow, c’est un tendeur ! » et elle avait replongé le nez dans sa grille en acquiesçant : « Ben oui ! C’est tendeur. Il me manquait le d ! Merci ! »

C’est ce jour-là que nous avions entamé une petite discussion et que j’ai appris qu’Alice avait quatre-vingt-dix ans, qu’elle venait à pied tous les jours, depuis chez elle, un peu plus de deux kilomètres aller-retour, qu’elle faisait des mots croisés depuis ses dix-huit ans et que quand elle ne faisait pas de mots croisés elle consacrait sa vie à Dieu. Je n’en ai pas su bien plus, seulement que la solution à tous nos problèmes passait par Dieu. Elle était formelle sur ce point, bien plus que pour le sandove récalcitrant. 

Ce matin, quand Jean-Noël m’a trainée sur la place Nationale pour y boire un café, Alice y était aussi, comme tous les jours. Elle avait toujours l’air aussi heureuse. Comme si de rien n’était alors que pour moi, tout y était et du mauvais côté. 
Nous nous sommes dit bonjour selon nos habitudes. Je dis : « Bonjour Alice ! » et elle me répond : « Bonjour madame ! » 

Ce matin, je lui ai demandé si je pouvais la prendre en photo, juste ses mains sur la grille des mots croisés, elle m’a demandé pourquoi je voulais la prendre en photo et je lui ai expliqué que j’écrivais des billets et qu’aujourd’hui j’allais écrire un billet sur elle. Elle m’a dit : « Vous pouvez bien prendre ma tête aussi, je n’ai rien à cacher ! » et elle a posé immobile. Puis elle a repris sa grille, souriante. 
Est-ce que ce n’est pas Alice qui a raison puisqu’elle a l’air si heureuse et insouciante ?
Je ne veux pas savoir pour qui elle va voter dimanche, peut-être pour Dieu. 

La seule chose qui m’inquiète, c’est le matin où je ne verrai plus Alice à la terrasse de l’Agora. 

Véronique Piaser-Moyen

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Toute la journée de ce dimanche, j’ai eu les mains dans le cambouis au sens propre du terme. On pourrait croire que je fais allusion à ces Français qui se démènent comme de beaux diables pour sortir le mieux possible la France de l’impasse politique dans laquelle elle semble s’engager, mais non je ne parle pas au sens figuré. J’ai vraiment fait de la mécanique moto toute la sainte journée ! 

Ça me rappelle ma jeunesse quand je travaillais dans une concession Suzuki/BMW à Strasbourg et puis ça fait du bien par les temps incertains qui courent. La mécanique, ça ne ment pas. Ou t’as les bons gestes et tu vas au bout, ou tu merdes et tu vas droit dans le mur. Vous me voyez venir, toute différence avec l’ambiance politique actuelle et le bordel ambiant serait fortuite. J’ai toujours aimé travailler de mes mains. Si j’échoue, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. 

Une nouvelle m’a glacé en cette fin de semaine. Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis, une vraie star de ma jeunesse, n’a rien trouvé de mieux que d’expliquer qu’en cas de duel entre LFI et le RN, il voterait pour le parti co- fondé par les gens qu’il a toute sa vie combattu. Je peux comprendre un joint spi qui fuit ou un filetage qui merde, je peux le comprendre et le réparer, mais un tel reniement des valeurs d’une vie ça m’échappe totalement. Même en admettant que le naufrage de l’âge y soit pour quelque chose, ce qui au passage me parait très douteux, je ne comprends simplement pas comment on peut à ce point tourner casaque. Qu’on puisse avoir envie de voter pour le RN, je l’entends parfaitement. J’ai rencontré plusieurs de leurs têtes d’affiche, j’ai toujours pu avoir avec elles et eux des conversations de mon point de vue enrichissantes. Ça ne me viendrait pas à l’idée de mal juger leurs électeurs. Ils ont bien le droit de faire ce qu’ils veulent de leur bulletin de vote et ils ont raison de le faire s’ils pensent que c’est une solution. En revanche je ne comprends pas la volte-face de Serge Klarsfeld. Je me souviens d’un jour où je l’ai interviewé en pleine rue à Strasbourg. Mais j’avais l’impression de parler à égalité avec Superman. Je l’imaginais courant partout dans le monde après de vieux salauds, honteux de ce à quoi ils avaient participé, mais pas au point de le payer un jour. Cet homme-là m’a convaincu par sa vie et son parcours que tout sur terre finissait par se payer. Qu’une ordure puisse avoir toute sa vie, échappé a une sorte de justice immanente jusqu’à ce que Serge K. un matin vienne sonner à sa porte : « Bonjour je suis le grain de sable dans votre vie, l’heure des comptes est venue. » Presque comme l’homme à la faux auquel on ne peut pas échapper. Il est était là, devant d’anciennes saloperies de l’humanité et aucune fuite pour elles ou eux, n’était possible. 

Si j’ai toujours tenté d’être un mec bien sur terre, c’est en partie à lui que je le dois. Enfin, c’est comme ça que je le voyais Serge K., comme un petit bout de Monsieur Propre dans les étables de l’humanité. Je voulais y croire et patatras. Je crois qu’à lui seul, il est pire que tout le reste. Je croyais en lui. Il a sans doute ses raisons. 

Enfin, je les lui souhaite. 

Pierre Nicolas


samedi 22 juin 2024

J-15


 

Hier, Pierrot me disait : « je suis sec ».
Aujourd’hui, c’est mon tour, je n’ai plus rien à dire. 
Le temps passe si doucement et si douloureusement. Il pleut et il fait nuit la journée alors que déjà les jours raccourcissent. 

Quand verrons-nous la lumière et la reverrons-nous ? 

Depuis le 9 juin au soir, j’ai l’impression de rouler dans un bus sans chauffeur. 
Nous sommes nombreux dans le bus, alors on se relaie pour prendre le volant à tour de rôle. Il y en a qui n’ont jamais conduit un bus de leur vie, mais ils y vont courageusement. 
Hier, c’était mon tour et j’avais bien prévenu que moi aussi je n’avais jamais conduit un engin pareil et j’ai pris soin d’ajouter pour qu’ils soient bien avertis, que même conduire une petite voiture me demandait un gros effort alors que là, c’était vraiment un pari risqué pour tout le monde vu le ravin en contrebas de la route. Vous ne me croirez pas si je vous dis que tout le bus m’a encouragée, ils hurlaient : « Vas-y, Véronique ! Tu peux le faire ! », c’était un vrai délire à l’arrière. J’ai tenté de résister à la pression, de leur expliquer que j’allais mettre leur vie en péril, mais on m’a répondu que je ne pouvais pas faire pire que le président qui venait de nous laisser en plan. 
Alors après un petit tuto expédié en cinq minutes par un chauffeur chevronné, j’ai pris la route. Sans regarder le vide en bas, j’ai fixé mon regard sur l’horizon droit devant et j’ai roulé avec mes passagers à l’arrière. Une fois passés les premiers kilomètres durant lesquels une certaine tension était palpable, j’ai senti la sérénité regagner les passagers. Certains avaient entamé des parties de cartes, d’autres avaient replacé leurs écouteurs dans leurs oreilles et en risquant un œil dans le rétro j’en ai même aperçu deux qui s’étaient endormis. 
Dans l’après-midi, on est venu me taper sur l’épaule pour me dire que j’avais fait ma part de route, qu’un autre passager allait prendre le relai et que je pouvais aller me reposer. 

Demain, on se repassera le volant et ainsi de suite jusqu’au 7 juillet.
On roulera pour aller là où nous espérons trouver la lumière.
Pour aller au bout de cette route de l’impossible. 

Véronique Piaser-Moyen

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C’était un tout petit bonhomme bien habillé en smoking. Il jouait du violon tout seul un soir en plein air sur une immense place de Rennes. Il était monté sur une caisse en bois pour qu’on le voie mieux. Autour de lui, plein de gens l’écoutaient respectueusement en silence. Tout le monde souriait. 
C’était le 21 juin 1982, jour de la première fête de la musique. Quarante-deux ans déjà. Le public et les artistes avaient le sentiment de vivre un privilège. On avait enfin le droit de faire de la musique dans la rue. C’était une belle idée et chacun pouvait contribuer selon ses moyens. Et puis les sonos plus puissantes que celles du voisin sont arrivées tout comme les stands de merguez mal cuites et les cannettes de bière tiède. La médiocrité doit plaire. 

Hier soir je n’ai pas croisé grand monde dans les rues. La pluie peut être, une forme de lassitude aussi. Même France 2 n’a pas retransmis un de ces mégaconcerts qu’il affectionne depuis 20 ans avec force jeunes gens qui s’agitent et font plus de bruit que tous les autres réunis. Faites du bruiiiiiit pour… Le public obéissant n’entend même pas le nom de l’artiste et se met déjà à hurler fou de bonheur devant les sky cams disposées là en rase motte à son service. Renseignement pris, cette soirée calme et silencieuse sur le Service public avait une raison. C’est parce qu’hier il y avait un match de foot européen sur M6. Et alors ? Le service public aurait eu peur de la concurrence au point qu’il se permet de changer la date de la Fête de la Musique ? Il faudrait savoir : il a prévu un bon programme ou a imaginé une merde ? À moins que les décideurs ne soient conscients que ça n’intéresse plus grand monde, leur défilé de variétés criardes dévoyé à grands coups de sponsor FM ad hoc. La musique est rentrée dans le rang. C’est que France 2 a aussi ses artistes maison politiquement corrects et également prêts à toutes les outrances pour assurer l’audience. Le syndrome du concours de l’Eurovision. Plus c’est laid et provocateur, mieux c’est. 

On dira que tout m’énerve, mais bon sang, c’est important la musique alors la moindre de choses c’est de la respecter. Je veux bien que ce soit une industrie, il fallait au moins ça pour qu’elle arrive jusqu’à mes oreilles d’enfant prolétaire privé de loisir musical et réduit à tout découvrir sur les rubans sonores du transistor ou à la rigueur chez les copains munis d’un électrophone. Ça n’étonne donc plus que moi qu’avec huit notes (ben oui : Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si, Do, ça fait huit), les auteurs arrivent à passionner les gens depuis minimum cinq siècles?? Et d’ailleurs… Ah, pardonnez-moi, les premières notes à la guitare de l’intro de Révolution des Beatles retentissent à l’instant sur mon portable. C’est ma sonnerie perso. Quelqu’un m’appelle. 
« Allo oui, bonjour Véronique ! » 
C’est Véronique, celle qui m’accueille depuis treize jours sur son blog. Elle m’explique que je me suis trompé dans mon billet. Que celui que je viens d’écrire et qu’elle découvre après que je lui ai envoyé par mail doit être pour un autre blog consacré à la musique. Nous on est censés parler politique et sentiments intimes depuis la dissolution de l’Assemblée nationale il y a presque deux semaines. Ça fait désordre.
« Attend Véro, je me relis, il doit y avoir méprise »
 Quelques secondes de blanc, puis je reprends la parole. 
« Ah, mais tu as raison, Véronique, je suis confus. Sot que je suis. C’est très simple. Emporté par mon élan, j’ai écrit à chaque fois le mot musique à la place de politique. J’ai tout mélangé. Mais c’est vrai que c’est facile de confondre. Le destin de la politique est intimement lié à celui de l’industrie de la musique. Chaque média privé a son chouchou, mais feint de respecter tous les autres. Même évolution, tout dans la forme et plus rien sur le fond, même difficulté à se renouveler, mêmes impostures en recyclant habilement les idées d’un autre. »
L’Eurovision c’est la dissolution. Et nous, on regarderait ça, obligés d’y trouver un intérêt ? Qui domine la scène musicale aujourd’hui chez les jeunes ? Ce sont les rappeurs. Mais ils sont politiquement inoffensifs. Ils recyclent tout ce qui les a précédés et se réservent les bonnes places : celles qui sont bien payées. Les derniers à avoir musicalement et socialement jeté le pavé dans la mare, ce sont les punks à la fin des années 70. Leur arrivée avait effrayé la scène internationale. Elle a finalement été salutaire. 
La politique française en fera autant dimanche prochain. 

Pierre Nicolas

vendredi 21 juin 2024

J-16

 


Ce matin, Pierrot m’a dit : « Je suis sec, j’ai mille choses à faire, deux motos à vendre ». Moi, je lui ai répondu : « On a le droit d’être sec et tu as le droit de dire dans ton billet que tu as deux motos à vendre. » J’ai ajouté que j’allais un peu mieux, moins noyée dans mes ténèbres. 

La journée d’hier a été difficile à passer, il a fallu la faire passer, ne pas penser que nous aurions dû être à l’Assemblée nationale. Ravaler mes larmes et me forcer à vivre. 

Hier après-midi, alors que nous marchions vers le point de rassemblement de la manif, je disais à Jean-Noël combien je ne supportais plus de recevoir sans cesse des appels à l’aide.
Ces sollicitations très variées déboulent dans ma vie quotidienne, à l’improviste, sans crier gare, sans jamais me demander si je vais bien. On m’appelle sans jamais s’assurer que je suis en mesure de recevoir ces appels. Sans se soucier de moi. Je suis une répondante SOS.
Des appels parfois très alarmants comme ceux que l’on passe juste avant de se jeter par la fenêtre. Ceux-là sont effrayants, car je n’ai pas l’expertise pour y faire face et je suis terrorisée par la responsabilité que me confèrent ces appels au secours. Il y a quelque temps, j’ai ainsi raté un message. Il a trainé plusieurs mois dans ma messagerie et lorsque j’y ai répondu avec trois mois de délai, la personne m’a dit qu’elle était hospitalisée en psychiatrie. Je n’ai pas voulu en savoir plus. Je me suis dit que je n’y étais pour rien, que c’était ainsi. 
Je reçois aussi des messages pour me demander si je suis satisfaite de mon éditeur. S’il lit ces lignes, il va rigoler. Que répondre à ce genre de question?? Qu’attend mon interlocuteur?? Je n’en sais rien. Je réponds que oui, je suis très satisfaite de mon éditeur. Comme si une relation humaine se mesurait ainsi.
I
l y a ceux qui veulent profiter du réseau qu’ils imaginent que j’ai. Mais qu’imaginent-ils donc ? 
Il y a aussi ceux qui partent en vacances à Sri Lanka et qui veulent des informations sur le pays. Et je n’ai plus rien envie de dire à un touriste qui va à Sri Lanka, car ce pays n’est plus pour moi un pays de tourisme. C’est un pays de guerre et de massacres, un pays de crise économique, un pays de dictature, un pays d’enquête et de vols d’enfants. 

J’énumère tout cela à Jean-Noël en avançant vers le point de rendez-vous. 
«Tu es utile, me dit-il.
 — Utile ? Mais c’est terriblement réducteur ! Tu veux dire, utile comme une échelle ?»
J’emploie à dessein, cette métaphore de l’échelle, car je sais que dans tous les lieux que nous avons habités, Jean-Noël a toujours eu besoin d’acheter une échelle en fonction de la hauteur du toit ou des murs. Pourquoi fallait-il à chaque fois racheter une échelle?? La précédente ne pouvait-elle pas faire l’affaire?? Je n’ai jamais compris. J’insiste donc sur l’échelle. 
« Mais l’échelle, même si elle est très utile, tu en fais quoi quand tu n’en as plus besoin ? Tu la ranges à l’horizontale au sol. 
— Oui. 
— Tu vois bien ! Et une fois qu’elle est rangée, tu ne la vois même plus ton échelle. Il n’y a que quand tu en as besoin que tu la redresses et qu’elle redevient une échelle et qu’elle est utile ! Eh bien, moi, c’est ce que je ressens. Je suis utile, on m’utilise et ensuite on me range au sol. »
Nous avons continué à marcher avec l’image de l’échelle et j’ai ajouté :
« C’est surtout que ça ne marche que dans un sens. Moi, je n’appelle jamais personne. Ce sont les autres qui m’appellent et ils ne me demandent jamais si je vais bien. Ils ne veulent pas savoir puisque je dois être utile. »
Jean-Noël est resté silencieux quelques instants et a eu cette fulgurance qui m’a étonnée, lui qui est si peu porté vers et par la musique, m’a dit :
 « “Utile”, cette chanson de Julien Clerc que tu aimes tant, elle dit pourtant autre chose, non ?
— Oui, elle dit :
"À quoi sert une chanson si elle est désarmée ?
Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés
Comme une langue ancienne
Qu’on voudrait massacrer
Je veux être utile
À vivre et à rêver
Comme la lune fidèle à n’importe quel quartier
Je veux être utile à ceux qui m’ont aimé
À ceux qui m’aimeront
Et à ceux qui m’aimaient
Je veux être utile
À vivre et à chanter” »

Nous étions arrivés au point de rassemblement de la manif du Nouveau Front Populaire. Là où nous espérions être utiles. 

Utile à vivre et à rêver. 
Je veux être utile. 

Véronique Piaser-Moyen

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«Quel con, mais quel con je fais, ce n’est pas possible d’être aussi con ! » 
En 1997, ça passait tous les soirs sur Canal + et ce sont texto les propos que Les Guignols de l’Info prêtaient en boucle au président de la République de l’époque. Et de fait, il était bien difficile de penser autre chose. Sur ce coup-là, Chirac avait joué au con. Ça faisait référence bien sûr à sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale. Une vraie calamité. Il y disposait d’une majorité de droite confortable, mais divisée entre UDF et RPR et était alors au pouvoir depuis deux ans. Avant lui, François Mitterrand avait dissous par deux fois l’Assemblée nationale et avait obtenu dans les deux cas un résultat favorable et une majorité de gauche. Chirac, encouragé par ces précédents et inquiet de la politique d’austérité qu’il va devoir mettre en œuvre dans les mois qui suivent pour cause de dérapage budgétaire, annonce la dissolution et se retrouvera flanqué d’une majorité de gauche plurielle alors qu’elle était jusque là ultra minoritaire. D’où le « Mékelcon » du début. Je me suis souvent demandé ce qui lui était passé par la tête d’autant qu’il sera réélu en 2002 à la tête du pays. Contre Jean Marie Le Pen soit, mais réélu quand même. Après tout Jospin était loin d’avoir démérité à Matignon. Bref, une mauvaise réélection vaut mieux que pas de réélection du tout. 

Si je vous raconte ça, c’est que quatorze jours après la dissolution signée cette fois Emmanuel Macron, je me demande encore ce qui lui est passé par la tête. Quel besoin de précipiter ainsi un pays entier dans le chaos au soir d’une élection européenne finalement assez banale?? Oui les droites identitaires y ont progressé, mais pas tant que ça. Elles représentent un petit quart des élus et restent en marge du système. Je me demande si Macron se rend bien compte du bazar qu’il a mis dans le pays. Si encore sa manœuvre ou plutôt son choix était lisible, mais ce n’est pas le cas. Même dans son propre camp, Yael Braun Pivet et Gabriel Attal qui ne sont pas les premiers venus ont fait savoir leur désaccord. 

Ce que je ressens de loin c’est que depuis quatorze jours un pays entier s’emploie à réparer la faute ou l’absence (je ne sais pas bien) d’un président. Certains, comme lui, y font bonne figure, espérant en profiter, d’autres se dépouillent par souci humaniste pour éviter la victoire de valeurs identitaires, d’autres enfin y vont à contrecœur convaincus d’avance de la Bérézina qui les attend. Mais je remarque un truc, personne ne se défile. Tous y vont en tentant de garder leur honneur comme les soldats anglais défaits par les Japonais du Pont de la rivière Kwaï. Ils pourraient tout abandonner, mais partent construire leur putain de pont tous les matins en sifflant. Ils ont d’abord pensé se livrer à du sabotage, mais finalement trouvent une forme de rédemption par la fierté d’un travail accompli. En ce moment, les électeurs français me font penser à ce film comme une parabole du destin contraire avec lequel il faut faire quelque chose de bien. 

Je n’ai pas la moindre idée de la façon dont tout ça va se terminer en France. S’il le faut, Macron va se retrouver dans quelques jours avec Jospin à Matignon. Non là je déconne. 

À demain. 

Pierre Nicolas



jeudi 20 juin 2024

-17

 



Aujourd’hui 20 juin, je me suis levée tôt pour aller rejoindre Valérie Rabault. C’était ce qui était inscrit sur mon planning depuis trois semaines. Il n’y avait que le lieu du rendez-vous qui avait changé depuis l’annonce du dimanche 9 juin à 21h01. 

Nous nous sommes retrouvées à une réunion de campagne dans une commune alentour. 

C’était émouvant et déchirant. 

En plus, il pleuvait à seaux sous un ciel de ténèbres comme dans les films où on se dit que le réalisateur en a trop fait. 

Hier soir, je suis allée à une rencontre avec un écrivain que je ne connaissais pas, Antonin Varenne. J’aime bien découvrir des écrivains, les entendre s’exprimer sur leur livre, scruter leurs gestes qui souvent en disent long sur ce qu’ils n’écrivent pas et qu’ils dissimulent. J’aime entendre la voix d’un écrivain, celle qui résonne dans ces entretiens et qui le plus souvent est « la voix pour les autres » différente de leurs voix au quotidien. J’aime aussi ceux qui expliquent la genèse de leur roman. 

Hier, Antonin Varenne qui était venu nous expliquer comment il avait écrit « La piste du vieil homme » qui se déroule à Madagascar, nous a raconté qu’il était parti à Madagascar invités, lui, sa femme et d’autres amis, par une tante qui avait besoin d’organiser un séjour touristique à Madagascar pour y retrouver un ancien amoureux. Il en était là dans son récit que je me disais, mais c’est absolument génial comme idée de roman, j’avais déjà le personnage de la tante sous les yeux, je lui donnais un âge, allez cinquante ans ! Et elle prenait forme, une blonde encore séduisante, à son avantage, privilège de ceux qui ont de l’argent, Antonin venait de préciser qu’elle avait du fric, elle avait offert le voyage à ceux qu’elle avait sollicités puisque l’amoureux d’autrefois était organisateur de voyage en buggy sur l’ile et qu’il fallait bien organiser le prétexte d’un voyage pour aller le retrouver. Antonin nous avait lâché son prénom, Patrick ainsi que celui de son comparse Simon. En dix minutes, je les ai trouvés sur le net et je vois à quoi ils ressemblent et je suis assez d’accord avec la tante d’Antonin pour dire que Patrick a dû grossir un peu depuis. Mais depuis quand ? C’était la question que je voulais poser. À quand remontait l’amour de cette tante ? Je me suis retenue sentant que les lectrices sagement assises sur leur chaise face à Antonin Varenne n’attendaient pas ce genre de diversion. J’aurais aussi voulu savoir ce que les deux amoureux s’étaient dit en se retrouvant, mais je n’ai rien demandé, j’étais en train d’écrire ce roman déjà écrit par l’histoire. Il ne manquait plus qu’une dose d’imaginaire à ajouter, celui qui est si agréable à écrire. J’ai passé la rencontre avec la tante d’Antonin — dont je ne savais pas le prénom — et Patrick qui avait un peu grossi. 

J’ai dû me rendre à l’évidence, le roman qu’a écrit Antonin Varenne n’est pas l’histoire d’un amour retrouvé des décennies plus tard, ce n’est même pas l’histoire de Patrick puisque le personnage principal s’appelle Simon comme le comparse de Patrick dans la vraie vie et que dans le roman, il recherche son fils. 

Lorsque je suis allée faire dédicacer mon exemplaire, Antonin Varenne m’a demandé mon prénom comme on le fait toujours pour une signature et j’ai dit : Véronique. Il a levé la tête en souriant : c’est le prénom de ma deuxième tante préférée, en ajoutant, ma préférée, c’est Sophie. Je lui ai dit : c’est amusant, Sophie, c’est le prénom que je devais porter et finalement je me suis appelée Véronique.  
Ce qui était bien, c’est qu’en repartant j’avais le prénom de l’amoureuse de Patrick, elle s’appelle Sophie. 

Cette petite histoire vraie n’a rien à voir avec la dissolution de l’Assemblée nationale et pourtant c’est avec ces histoires dans lesquelles je m’évade que je parviens à me bâtir une vie acceptable, une vie qui m’emporte sur un buggy à Madagascar en compagnie de Sophie et Patrick et de leurs amours retrouvées loin de notre président irresponsable. 

Loin du no futur. 

Il m’arrive aussi de penser à cette pauvre flamme olympique dont tout le monde se moque éperdument… Et ça me fait rire. 

Véronique Piaser-Moyen

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Le journalisme a toujours aimé les expressions fleuries, ce qu’il appelle généralement son jargon professionnel. Ainsi, pour désigner un fait divers ou une enquête officielle qui vient illustrer un matin et de manière imprévue de grandes et impalpables tensions sociétales, le journaliste parle d’une actualité « qui, ce jour-là, a du talent ». Elle vient fournir par hasard et clés en main l’histoire qui va instantanément va passionner et faire réagir les téléspectateurs. Car ça concerne surtout la presse audiovisuelle. Sous entendu on saura quoi raconter pour faire de l’audience au 13 H et au 20 H. En l’occurrence, ce sont surtout les chefs décisionnaires des journaux télévisés et des chaines d’info en continu qui décident quoi mettre dans les éditions quotidiennes. Le journaliste de terrain lui fait ce qu’il peut en fonction de ce qu’on lui demande. Tout cela est humain, mais ça a parfois eu des conséquences fâcheuses surtout en période électorale. 

Qui, en ce 20 juin, se souvient d’un retraité surnommé Papy Voise ?
Je vous le remets en mémoire.
Ça se passe en 2002. Vous savez c’est l’année ou Jospin a été battu au premier tour de la Présidentielle par Jean Marie Le Pen. Pour la première fois, un représentant du Front National était qualifié pour le second tour. Personne ne s’y attendait. Aucun institut ne l’avait vu venir. L’histoire d’une actualité surprise qui avait eu «?du talent.?» Nous sommes le vendredi 18 avril 2002. Le jour de la semaine finissante est important. Le lendemain samedi, les médias n’ont plus le droit de parler de campagne politique pas plus que le dimanche jour de vote. Ce sont traditionnellement des jours creux. Nous sommes 48 heures avant le premier tour de la Présidentielle. Elle oppose les deux grands favoris, Jacques Chirac, président sortant à son Premier ministre de cohabitation, Lionel Jospin et quatorze autres candidats. Trois jours plus tôt, un retraité septuagénaire est attaqué à son domicile près d’Orléans. Ses deux agresseurs ne seront jamais retrouvés. Ils l’ont roué de coups, ont tenté de le rançonner puis ont incendié sa maison avant de s’enfuir. Le lendemain, le 20 H de TF1 accorde une grande importance à la couverture de ce fait divers. Les images du visage tuméfié et les pleurs de Paul Voise bouleversent la France entière et provoquent une vague d’indignation face à la délinquance. LCI, chaîne d’info naissante, diffusera le reportage dix-neuf fois ce jour-là. France 2 dans cette affaire ne s’est guère montrée plus vertueuse et a également donné une place démesurée à la thématique de l’insécurité. La victime se prénomme Paul, mais il est popularisé sous le surnom de « papy », sensationnalisme oblige. Résultat, Jean Marie Le Pen se retrouve au second tour. C’est en tous cas ce qu’ont affirmé à l’époque, nombre d’hommes politiques de journalistes et d’observateurs. Il faut toujours se méfier du poids de l’émotion.

Et j’en reviens à 2024. Il faudrait être aveugle ou stupide pour ne pas s’interroger sur le fait divers immonde qui vient de se dérouler à Courbevoie. La victime est une gamine de 12 ans. Elle a été attaquée, frappée et violée par deux garçons de 12 et 13 ans, le tout sur fond de racisme antisémite. La scène a été filmée. Un mélange répugnant de violence, de racisme et de perversité. Cette fois-ci les médias se montrent sobres. L’affaire, révoltante et glaçante à souhait, n’a pas été exploitée par les médias au sens commercial du terme. On peut même parler de sobriété. C’est que tous les camps politiques ont quelque chose à y perdre. Alors, chacun botte en touche. Ça fait plus de 50 ans que le conflit israélo-palestinien met le monde à feu et à sang. L’affaire est inextricable. 

S’inquiéter aujourd’hui du sort de populations civiles innocentes à Gaza revient à faire de soi un raciste antisémite. À écouter les réactions, c’est, comme d’habitude, la faute des parents, de l’école, de la justice laxiste, de la religion, etc., etc. Ce qui m’inquiète, depuis mon petit chez moi, c’est qu’on n’a pas la moindre idée de ce que ce fait divers va provoquer en matière de demande sécuritaire dans l’inconscient collectif. La suite n’est écrite nulle part.
Dire qu’il reste encore dix jours avant le premier tour. 
L’actualité peut en avoir du talent d’ici là. 

Pierre Nicolas

Le jour J

C'est notre dernier billet.  Merci à Pierre Nicolas pour sa collaboration et son soutien durant ces 21 jours.  --------------- Mes chers...