C’était dimanche soir, celui de la semaine dernière.
Je m’étais préparée à entendre l’annonce des résultats des élections européennes, je m’étais préparée à voir le RN caracoler en tête, j’avais espéré que la liste de Raphaël Glucksmann serait en deuxième position, et c’était presque. Alors je me contentais du presque.
Et l’inenvisageable est arrivé comme un gosse contrarié vous fait une énorme colère parce que vous ne lui avez pas acheté le ballon qu’il convoitait à l’entrée de la foire. Ça nous est tous arrivé de nous retrouver avec un enfant qui se roule par terre parce qu’il n’a pas eu son jouet et on sait qu’il ne faut pas céder. Les psys vous expliqueront même que c’est ce qu’il attend, que vous ne cédiez pas. Il vous teste, rien de grave.
Oui, avec un gosse, ça marche. Avec un président qui joue au gosse et fait son énorme caprice en direct, c’est un gouffre qui s’ouvre sous vos pieds, car vous n’avez pas d’autre choix que de subir. C’est grave.
À 21 h, le président dissolvait l’Assemblée nationale et semait le chaos en France.
À 21 h, le président a tiré un trait sur nos six années de combat, il est venu nous dire en une phrase que nous n’irions pas à l’Assemblée nationale, que nous avions sacrifié six années de notre vie en vain.
À 21 h, je me suis effondrée à l’annonce de l’impensable. L’impensable pour la France et l’impensable pour notre combat.
Jno a broyé ma main en silence.
J’ai envoyé un message à Valérie : « C’est fini… Je pleure, tout ça pour rien. »
Le caprice de l’enfant furieux a tout balayé sur son passage.
Lundi matin, j’ai annulé les billets de train, l’hôtel. Pendant une heure, je n’ai eu qu’une seule préoccupation : ne pas avoir de pénalités et récupérer la totalité de la somme investie. J’ai attrapé mon téléphone comme si mon destin dépendait de ces remboursements, il fallait que tout soit effacé et que pas un centime d’euro ne soit débité sur notre compte en banque. Lorsque j’y suis parvenu, sans difficulté d’ailleurs, j’ai répété toute la matinée : « On a été remboursés ! » comme si j’avais remporté une victoire. J’avais besoin de gagner sur ce que je venais de perdre.
J’ai attrapé les mains qui se tendaient. Celles des quelques amis qui me suivent encore et qui me disent que le combat continuera. Je fais semblant de les croire pour ne pas les décevoir, mais je sais qu’il y a tant de si, que c’est impossible.
Cette semaine folle s’est poursuivie entre dégringolade et espoir. La dégringolade des trahisons et l’espoir qu’un Front Populaire surgisse au milieu de cette folie. Les plus fous nous ont fait rire, Ciotti n’a pas que l’allure d’un clown, il nous a montré qu’il en avait le talent en déambulant dans son bureau vide et en nous faisant des petits coucous depuis sa fenêtre. J’avoue qu’il m’a fait éclater de rire.
La tête de Zemmour apprenant en direct devant les caméras que sa petite Marion retournait chez tata, était aussi un moment savoureux.
Dès dimanche soir, j’ai appelé Pierrot, mon copain, mon poteau — c’est lui qui se qualifie ainsi — pour partager la bombe qu’on venait de se prendre sur la tête. Il m’a répondu : « Je compte. », j’ai trouvé ça bizarre, mais je me suis dit qu’un journaliste, ça devait commencer par compter avant de tirer des conclusions. D’ailleurs il a dû passer la soirée à compter, car il ne m’a jamais livré ses conclusions. Lui aussi cuvait la dissolution.
Le lundi, c’est ma fille qui m’a appelée pour me dire un truc insensé : « Maman, est-ce que tu crois que si le RN est majoritaire, ils peuvent voter une loi qui m’enlèvera ma nationalité et ma filiation ? » Le sol s’est ouvert sous mes pieds. Comment pouvait-elle se poser une question aussi stupide ? Comment pouvait-elle à son âge et à son niveau d’étude envisager un truc pareil ? Je suis restée silencieuse et n’ai pu que lui répondre un non sec. Elle a insisté comme la petite enfant qu’elle était redevenue : « Tu en es certaine ? » Alors face à la petite fille terrorisée, j’ai employé la manière la plus maternelle qui soit, j’ai dit : « Attends, je vais demander à papa », pourquoi j’ai dit « papa » ? Je ne le dis jamais, je dis Jean-Noël. Là, j’ai dit « papa ». Je suis partie poser la question à Jno et je suis revenue dire à ma fille : « Papa dit que c’est impossible. » J’avais encore dit « papa ». Rassurée, elle m’a dit : « Ouf, alors, ça va. »
Mercredi matin, j’ai pris des ciseaux et j’ai coupé ma frange. Je mets au défi quiconque qui sans lunettes ne voit que du flou de tailler une ligne droite à ras de sourcils. C’est une opération simple pour un coiffeur et c’est toujours à lui que je confie ma frange. Mais en ce moment je ne veux pas entendre le discours du coiffeur, car je le connais son discours. Je n’aurai pas la force, je préfère tailler ma frange le nez collé au miroir face à mon image floue.
Jeudi, j’ai peint avec une élève qui m’a prise dans ses bras.
Vendredi, j’éclatais toujours en sanglots chaque fois que je pensais à mon livre sorti dix jours avant le chaos, chaque fois que je me demandais comment il allait s’en sortir à peine sorti. J’ai rappelé Pierrot qui avait fini de compter et qui m’a dit qu’il fallait compter sur l’espoir. Que ça devait être notre moteur.
Samedi, je suis allée manifester après avoir anéanti une élue en lui révélant l’impossible, que je suis de gauche. Elle a fait une drôle de tête en tordant sa bouche. Sur le coup je me suis dit que j’avais taillé ma franche de traviole, mais Jno m’a rassurée, il m’a dit : « Ta frange est très bien coupée, ne t’inquiète pas comme ça ! Tout va bien. »
Dimanche j’ai appelé Pierrot et je lui ai dit que je voulais qu’on écrive ensemble durant ces vingt et un jours à venir. Il m’en avait parlé de ces vingt et un jours qu’il voulait écrire, il ne restait qu’à vouloir le faire ensemble et c’est fait.
Nous allons écrire chaque jour un billet pour nos vies dissoutes.
Nous allons écrire parce que l’écriture est un acte de résistance.
Véronique Piaser-Moyen
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Sur le coup, j’ai eu envie d’éteindre la télé et de mettre sur la platine un vieux vinyl de Nick Drake. Ça me prend souvent. En général je fais ça le matin et plutôt en début de semaine.
On devrait toujours commencer sa journée en écoutant du Nick Drake. On s’y sent bien parce que c’est doux à l’oreille. À un détail près. Là, nous étions dimanche soir et il était 21 heures et une minute. Emmanuel Macron était en direct depuis son bureau de l’Elysée, sur les chaînes, d’info ou généralistes. Toutes traitaient du non-événement de la soirée. La victoire du Rassemblement National aux élections européennes annoncée depuis des mois par tous les instituts de sondage. À cet instant de la soirée, il n’y a pas besoin d’être un ancien journaliste pour être dans un supposé secret des Dieux. Ils vont l’emporter. C’est écrit.
TF1 soucieuse de ne pas faire fuir le chaland avait décidé, plusieurs mois auparavant, de programmer ce soir-là un match de football. Oui, car les soirées d’élections surtout européennes font rarement bon ménage avec les grosses audiences. Le match amical et international doit opposer la France au Canada. Le passage d’antenne a été fixé à, exactement, 21 heures 5. Anne-Claire Coudray et Gilles Bouleau y veillent comme au lait sur le feu. Une heure de commentaires et de réactions après les premiers résultats sortis des urnes, ça suffira bien. Ça allait quand même faire juste avec le direct Elyséen en cours. C’est là qu’on s’est tous rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond. Cette intervention n’était pas logique. Le lendemain, soit, mais pas en début de soirée. C’est qu’on n’interrompt pas, à la volée, un Président de la République. Et puis que venait-il réagir là dans une soirée d’élections qui ne concernait la France que d’assez loin ?
Ce qui m’a mis instantanément la puce à l’oreille, c’est la solennité de son regard ou plutôt sa dureté. Le sourcil est contrarié. Il s’apprêtait à balancer du lourd. « J’ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote, je dissous donc ce soir l’Assemblée nationale ».
C’est idiot. J’ai d’abord éclaté de rire comme envahi d’une sorte de mauvaise satisfaction d’avoir un peu anticipé le Gremlin caché au coin des mots. Oui j’avoue, ce rebondissement dans une soirée nimbée de somnolence médiatique m’a mis un court instant le cœur en joie. Enfin, il se passait quelque chose. Ça fait tant d’années que la vie politique française ressemble à un omnibus sans histoire qui marque son arrêt à chaque scrutin puis repart à chaque fois comme si de rien n’était. Le problème ce soir c’est que le coup d’éclat vient non pas des électeurs ou des commentateurs, non, il vient du chef de l’État, le dernier qu’on s’attendrait a voir apparaitre en trublion des urnes. Oh, il n’est pas le premier dans ce cas. Il n’y a pas si longtemps, Jacques Chirac avait « décidé de dissoudre l’Assemblée nationale ». Elle lui était pourtant favorable. Patatras. Il se retrouvera avec une majorité de gauche « plurielle » et Jospin comme Premier ministre. Ce souvenir flotte sur l’instant.
Retour plateau avec Anne-Claire et Gilles. « Mais qu’est-ce qui lui a pris ? " Pour une rare fois dans l’histoire des soirées d’élections, tout le monde est d’accord : présentateurs, invités, commentateurs et surtout, téléspectateurs. Je vérifie dans un coin de l’écran, les projections en voix et je semble découvrir que l’ancien Front National, (je l’appelle encore souvent comme ça, par habitude ou par fainéantise) rassemble ce soir pas loin de 40 % des voix. Il y a quelques instants, j’imaginais encore ce score destiné à un lointain parlement partagé entre Strasbourg et Bruxelles, et d’un seul coup je me rends compte qu’il se destine aussi à NOTRE Assemblée nationale.
Le choc.
Tout cela vient de durer quelques secondes.
Nick Drake, artiste anglais folk, est mort en 1974.
Il y a 50 ans, l’extrême droite se résumait, en France, à la voix chevrotante du maréchal Pétain et aux éructations de Jean-Marie Le Pen. C’était un parti de vieux.
Pierre Nicolas

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