lundi 8 juillet 2024

Le jour J


C'est notre dernier billet. 
Merci à Pierre Nicolas pour sa collaboration et son soutien durant ces 21 jours. 

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Mes chers différents,
Il y a dix jours, à la veille du premier tour, je vous consacrais un billet pour alimenter le blog de nos vies dissoutes. Je vous avais choisis parce que vous êtes mes amis, parce que vous êtes différents et que vous faites partie de ceux qui ne seront jamais épargnés par le regard et le jugement des autres.
Naine, frisée, noire, un peu moins noire, lesbienne, pédé, comédien, auteur, metteur en scène, militant, militante. Chacun d’entre vous possède au moins l’une de ces différences, parfois deux, parfois trois et même quatre, si je réfléchis bien. La différence que vous possédez en commun, c’est d’appartenir au monde des adoptés.
Si la vie ne vous a pas fait de cadeau au départ, vous avez tous su composer avec vos différences, vous avez su en tirer quelque chose. 

Sonia parvient à se faire des Brushings époustouflants qui effacent toutes ses boucles. Devant la caméra, elle se transforme en p’tite sœur lubrique de la Voie lactée et elle a même fait un bébé toute seule.
La nuit Sonia rêve qu’elle court un 100 mètres sur des échasses.
Un jour, elle siègera à l’Assemblée nationale, elle l’a promis à son père. 

Magali est une héroïne de roman. Un jour elle est partie à la recherche de sa famille du Sri Lanka et elle a découvert qu’elle était la fille d’un homme célèbre durant la guerre civile, un homme intègre et admiré.   Quand elle ne sillonne pas le Sri Lanka, Magali est une militante de la cause LGBTQIA+, engagée aux côtés des Verts.
La nuit, Magali rêve qu’elle gagne les élections contre Marine Le Pen.
Un jour, elle siègera à l’Assemblée nationale.

Nicolas est homosexuel. Sa vie différente, il l’écrit, la met en scène et la joue. Sa vie devient ainsi la vie de tous les autres différents qui ne se sentent plus différents. Nicolas me téléphone et me dit que non, je ne suis pas différente. Il m’affirme que je suis libre et que je dois le rester.
La nuit, Nicolas rêve que son dernier spectacle s’est fait démolir dans une critique de «Valeurs Actuelles».
Un jour, il jouera dans la cour d’honneur du Palais des papes. 

Ma différente, ma petite,
La tornade brune ne t’emportera pas. L’orage est passé.   
C’était un sale coup de vent qui nous a tous fait peur, mais nous savons bien que quand « le vent se lève, il faut tenter de vivre. » 

Mes chers différents, ma petite différente, vous pouvez reprendre votre souffle et vivre. 

Véronique Piaser-Moyen

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Sidéré, peut être pas, mais étonné, à coup sûr, oui. C’est toujours étrange les deux, trois premières secondes qui suivent la révélation d’un scrutin «?serré?». En vérité, et si on s’abreuvait depuis une semaine aux robinets d’eau tiède de BFM ou Cnews, tout semblait joué d’avance. Macron avait déjà perdu et le RN n’avait pas encore tout à fait gagné, mais enfin c’était l’affaire de quelques députés. Et j’ai marché aussi. Je n’avais pas imaginé une seconde que le résultat de l’extrême droite puisse à ce point être bas, non pas par rapport à la dernière législature, ils ont progressé nettement, mais comparé au résultat des Européennes, puis du premier tour des législatives, ça reste un mystère. D’ailleurs, aucun observateur, depuis ce matin, ne prétend l’expliquer. 

Dimanche soir donc, 20 Heures. Anne Claire Coudray prononce d’abord l’appellation : Nouveau Front Populaire. J’écoute à peine sa phrase et je note inconsciemment le choix de ses premiers mots. J’ai fait ce métier avant elle. L’entame de la soirée est toujours pour le vainqueur du jour. Et là, je vois le nouveau camembert de l’Assemblée nationale. À gauche et en rouge apparait le score plutôt flatteur de NFP. TF1 lui promet entre 180 et 200 députés. D’accord, c’est plutôt bien. Et là, instantanément je cherche le résultat du RN et… je ne le trouve pas. Depuis une semaine je vois sa couleur violette occuper presque la moitié de l’Hémicycle comme le centre de quelque chose et tout à coup il vient de disparaitre. Il est toujours là bien sûr et je le retrouve. Il a quitté le centre du camembert. Il est maintenant en bas à gauche. Et pendant quelques secondes, c’est très surprenant. Depuis huit jours, le RN était promis aux plus hautes destinées. Jordan Bardella ne parlait plus qu’au futur. Le si avait disparu de son vocabulaire et de celui d’une partie des politologues. Qui se souvient du vertige qui l’a saisi à l’annonce de la dissolution? C’était il y a quatre semaines. Comment la démocratie et surtout les institutions de la 5e république allaient-elles s’y prendre ? Face au raz de marée annoncé, les chars hongrois ou italiens allaient-ils défiler lundi matin sur les Champs Élysées ? Je blague bien sûr. Rien ne s’est passé, même pas une petite violence postdéfaite. Non, tout le monde a accepté le scrutin et ce matin, personne n’a la moindre solution de gouvernabilité. Alors on nous compare aux Anglais qui aiment à nouveau les travaillistes, aux Italiens dont Georgia n’est finalement pas si réactionnaire qu’on l’imaginait et aux Allemands rompus depuis belle lurette à l’exercice de la coalition introuvable. Bon, en même temps, le coup de la majorité absolue, on nous l’a déjà fait… Avec les décrets et le 49.3, ça passe crème. Enfin ça passait, avant une certaine dissolution. 

Le soir des Européennes, je t’avais dit, chère Véronique, que mathématiquement ou matériellement, le pouvoir ne pouvait pas, en l’état, échapper à l’extrême droite. Et j’avais ajouté, la seule chose qui puisse changer la donne c’est un truc qui s’appelle « l’espoir ». Sous entendu, il fallait créer quelque chose de « nouveau ». J’avais conclu, il faudrait, dès ce soir, une sorte d’Union de la gauche. Et c’est, toute modestie mise à part, ce qui s’est passé. Et on y est, sans être plus avancé. 

Aujourd’hui, j’imagine une démission refusée par Macron et un gouvernement qui expédie les célèbres « affaires courantes ». On laisse passer les Jeux olympiques et on en reparle à la rentrée. Ou dans deux semaines. On ne sait pas. On ne sait plus. Ce matin, les médias espagnols se félicitent du « cordon sanitaire » placé par les Français face à l’extrême droite. C’est toujours bizarre ces expressions imagées, mais ce peuple s’y connait en matière de dictature. 

Pierre Nicolas

mercredi 3 juillet 2024

J-4

 


Il nous reste trois jours pour faire campagne et quatre jours, presque cinq, pour convaincre.
Je le fais chaque fois que l’occasion se présente et chaque fois que j’écris ces petits billets d’humeur et parfois d’humour. 

Hier, j’ai calé. Pas immédiatement, au bout d’exactement vingt-huit minutes, je viens de vérifier sur mon téléphone la durée de la conversation.
Que répondre à une personne de 45 ans, c’est-à-dire ni un gamin ni un vieillard sénile, qui vous dit : « le vote de dimanche, c’est choisir entre la peste et le choléra, on ne peut rien changer. » Je lui explique que non, il n’y a qu’une seule peste et que je ne suis pas le choléra, qu’il me connaît, que je ne suis pas une extrême comme on voudrait nous faire passer pour. Je lui rappelle qu’en 2002 nous avons voté Chirac pour empêcher Le Pen, il me répond : « Chirac et Le Pen, c’est exactement la même chose ».
Je n’ai plus le courage de lui expliquer qu’il y a une différence entre les casseroles de Chirac et les idées fascistes du Front National ripoliné en Rassemblement National. Je voudrais lui rappeler le discours de Chirac au Vel d’hiv, mais je crois qu’il aurait fallu lui raconter aussi Auchwitz, Dachau et Buchenwald, lui dire de lire Primo Levi et tout ça ne fonctionnait pas avec lui. Il m’a juste dit que je ne pouvais pas comprendre que je parlais d’une autre époque, d’un autre vécu. J’ai compris que j’étais vieille.
J’ai employé ma dernière munition, la plus féroce et celle qui aurait dû être efficace :
« Avec la gueule que t’as, tu seras le premier à morfler… »
Il s’en foutait, il a rigolé en me décrivant les petits vieux qui se bousculaient dimanche dernier pour aller voter comme s’ils allaient faire les soldes.  

Je me suis souvenu que durant deux ans, je l’avais aidé, je l’avais soutenu, je lui avais donné de mon temps et de mon expertise sans rien lui demander en retour. J’ai trouvé qu’il commençait à vraiment me manquer de respect.
J’ai senti que j’allais pleurer.
J’ai raccroché. 

Cet après-midi, j’ai rencontré Mateus et Rayane qui tractaient avec le sérieux de leurs seize ans, avec la fierté de leur jeunesse et de leur espérance.
Ils m’ont redonné du courage.
On s'est arrêtés boire un café à l'Agora et on a été accueillis par un : " Salut les rebelles !" qui nous a fait éclater de rire. 

Véronique Piaser-Moyen

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« La photo en haut du billet ». C’est un point sur lequel Véronique est très stricte. Elle exige que je choisisse chaque jour une photo pour illustrer l’esprit de ma publication sur son blog. À chaque fois, ça me pose un problème. C’est forcément un choix sérieux et responsable. Aujourd’hui je n’ai pas envie de l’être. Je me promène un peu sans but parmi mes contradictions. J’essaie de faire le point, d’être logique, mais rien à faire. Alors j’ai choisi une photo de Rambo. Rambo est le jeune chien du fils de ma cousine. Parmi toutes les couleurs de l’échiquier politique, il a choisi le vert, sans raison. Lui est encore libre. Et puis ça a peut-être attiré votre œil. 

On est mercredi matin et cette campagne pour le second tour des législatives ne m’emballe toujours pas. Le sujet est omniprésent, à la radio à la télé, dans les journaux et sur Internet, mais curieusement, pas autour de moi. C’est peut-être dû à mon âge. Au soir de sa vie, on s’inquiète beaucoup moins des turbulences politiques. L’impression d’avoir déjà tout vu et de s’en être sorti à chaque fois et puis de toute façon, personne ne va venir me prendre ma maison ou ma retraite. Ça, c’est pour mon côté égoïste et matérialiste parce que je suis aussi un sénior capable de se rappeler qu’il n’est pas avec l’âge devenu l’inverse de ce qu’il était enfant. J’ai, dans ma jeunesse, fait grève pour bien moins que ça. J’ai toujours aimé le travail, mais bien plus encore la liberté et l’indépendance d’esprit. 

Autour de moi, déjà, les gens évitent d’aborder le sujet. « Parlons d’autre chose ». Par politesse, par méfiance, par respect, que sais-je, il y a mille façons de se taire. Alors, ils en parlent ailleurs qu’en famille ou entre amis, c’est-à-dire à peu près partout. Ce n’est pourtant pas un exploit d’avoir une opinion. Tout le monde en a une, mais « la mienne serait la meilleure. »  Et puis ce n’est pas évident de vivre dans un pays qui compte soixante millions de fins analystes politiques. Je ne sais pas comment ils font pour y voir clair, moi je m’y perds. Certes, j’ai bien compris. Après des années de pouvoir solitaire vertical et parfois méprisant, Macron se rappelle tout à coup, maintenant que sa macronie s’écroule, qu’il y a dans ce pays d’autres forces républicaines que lui, d’où l’appel à une majorité plurielle au cas où le RN n’obtiendrait pas la majorité. Il faudra bien gouverner. C’est vertueux, mais le deuxième tour n’est pas passé qu’on assiste déjà à ces marchandages de dernière minute destinés à sauver les meubles. Comme si le pouvoir ne voulait pas admettre qu’à l’extrême droite, le mal est fait depuis longtemps. On le sait pourtant ancré dans les consciences. Celles et ceux qui votent pour lui le font parce qu’ils vivront toute leur vie, payés au SMIC et sans espoir de progresser. Ça, c’est une réalité, ça n’a rien à voir avec un monde fantasmé d’ouvriers et de prolétariat délaissé. C’est dur partout, dans le public, dans le privé et même quand ça ne l’est pas, même quand on dispose d’un raisonnable confort social, les frustrations identitaires et le désir d’autorité prennent le dessus. Il n’y a pas de raisons d’être optimiste. Et puis le jeu républicain est totalement faussé. 

Je regardais l’autre jour un reportage télé consacré au succès du RN dans les campagnes françaises et auprès des « jeunes ? » Il parait que ce sont en partie elles et eux qui assurent la prospérité de ces idées qui ne sont pas miennes. Une jeune fille, genre la petite vingtaine, y expliquait qu’elle aimait suivre Bardella sur Tik Tok. Je résume : « il se comporte comme nous, il sait nous parler et puis j’aime bien les musiques qu’il publie. » Et là je me suis demandé, combien de milliers d’autres, comme elle, avaient ainsi bâti jour après jour, leurs convictions politiques pour faire son choix. Aya Nakamura n’est pas devenue autrement « l’artiste française la plus écoutée dans le monde », comme un discours dominant qui gomme tout le reste. Depuis des mois, Mélenchon, est agité comme une figure du mal absolu. Qui n’a pas entendu depuis une semaine parler d’un Keffieh porté autour du cou par une eurodéputée LFI. Admettons, je dis bien, admettons, que ce soit le signe évident, de quelque chose, et qu’on puisse le dire une ou deux fois, pourquoi pas, mais de là à le répéter dix ou quinze fois, il y a de la marge. Et puis tant qu’on alimente ainsi le débat, on ne regarde pas ailleurs. Or quand on cherche des poux sur la tête d’un parti, on trouve aussi d’autres anomalies. Une députée RN arborant une casquette nazie ne me parait pas plus rassurante tout comme cette autre députée condamnée à de la prison ferme pour avoir participé à une prise d’otage à main armée ou encore cette candidate RN « fantôme » que personne n’a vue et dont la photo ne figure même pas sur les bulletins de vote, mais qui est bien placée pour le second tour. Quand on cherche, on trouve. 

Depuis ce matin, on est fixé sur les désistements. À gauche ça a été vite réglé. La Gauche a l’habitude. Combien de fois, à une Présidentielle, a-t-elle apporté son soutien à un Chirac ou un Macron ? À droite, en revanche, ce fut beaucoup plus laborieux. Certes ça redessine le second tour. Je ne me mouillerais pas à promettre que cela suffira à empêcher d’autres élections RN. Là encore, ça sent les petits arrangements entre amis des cinq dernières minutes. Le malaise est très profond et je ne suis pas optimiste. 

Lundi matin je serai un homme heureux de m’être trompé. 

Pierre Nicolas






lundi 1 juillet 2024

J-6

 


La semaine dernière en poussant la porte d’entrée de notre immeuble, nous avons trouvé à nos pieds, sur le carrelage, le tract de campagne de Valérie Rabault et de son suppléant Morgan Tellier. Nous avons l’habitude de ramasser les publicités que les habitants des lieux jettent par terre — je précise que nous ne sommes que quatre à habiter cet immeuble —, mais cette fois, après avoir ramassé le tract, Jean-Noël l’a déposé dans le vieil évier qui est contre le mur des boites aux lettres. Il m’a dit : « On ne va pas laisser Valérie se faire marcher dessus ! » 

Le lendemain, le tract était toujours dans l’évier, alors je l’ai redressé contre le mur. C’était mercredi dernier, et depuis il y est toujours, personne n’y a touché.
J’en suis étonnée, je pensais qu’une main ou qu’un courant d’air le remettrait à terre ou au mieux à plat dans l’évier, mais non ! Figurez-vous que depuis presque une semaine, il tient bon, il résiste fièrement, ce bout de papier.
J’ai ainsi pris l’habitude de m’arrêter quelques secondes devant l’évier pour vérifier qu’il n’avait pas bougé et au fil des jours, je me suis surprise à murmurer quelques incantations, quelques mantras, quelques prières. Des habitudes prises en Asie et que je répète sans savoir si cette ferveur improvisée peut produire des effets. Je pratique ces rituels comme d’autres avalent de l’homéopathie ;  si ça soigne, c’est tant mieux et sinon ça ne me fera pas de mal puisque c’est juste du sucre. 

Hier, avant d’aller voter, nous sommes passés devant l’évier que j’appelle maintenant « l’autel à Valérie » et le tract, l’image était toujours dressée en équilibre contre le mur. Jean-Noël me confie son étonnement et me donne la version qu’il a imaginée pour expliquer ce mystère :
« Les locataires n’ont pas osé y toucher en se disant : “On le laisse, ça va faire chier les deux petits vieux fachos du premier étage!” »
Ça m’a fait éclater de rire, je n’avais pas envisagé cette hypothèse, mais elle est plausible vu le mutisme de nos voisins quand on les croise et vu aussi que la mairie pensait que j’étais de leur bord d’extrême droite. (Je ne m’en suis toujours pas remise.)

Ce matin, l’affichette tenait toujours debout.
J’ai pris une boulette de Patafix.
J’ai collé la boulette au dos de l’affichette et l’ai replacée dans l’autel contre le mur en appuyant fermement.
C’est pas le moment qu’elle tombe au sol.
Valérie sourit, confiante.
Elle tient bien. 

Véronique Piaser-Moyen

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J’ai eu hier soir une révélation pendant la soirée électorale. Il ne faut surtout jamais accepter d’écrire un papier quotidien sur un blog. Ne faites jamais ça. J’ai bien réfléchi. Je ne le recommande à personne et je me souviens. Qu’est-ce que nous étions peinards il n’y a pas si longtemps au soir du résultat du scrutin des Européennes ! Bon d’accord ça faisait beaucoup de voix acquises au Rassemblement National mais enfin on avait l’habitude c’était pour les lointaines Européennes et puis tous ces gens partaient à Bruxelles ou à Strasbourg. Bref, on était tranquille. Ça a duré une heure jusqu’à 21 heures exactement et l’intervention d’Emmanuel Macron. 

Depuis, nous, les électeurs aussi libres que ceux du Rassemblement National de voter pour la majorité qu’on veut, on a un souci. On veut éviter l’arrivée à Matignon de Jordan Bardella. Parce qu’on n’a pas confiance en lui. Je comprends que des gens votent pour lui, mais je pense que c’est une erreur qui a le défaut de pouvoir nous mener loin… Le problème avec la plume c’est que je ne sais pas sur quoi m’appuyer ce matin pour dérouler une pensée et suivre une logique de réflexion. J’ai d’abord eu la tentation d’un papier intello en singeant les arguments déroulés depuis hier soir par les éditorialistes. Faire semblant de savoir penser comme un bébé qui babille et fait semblait de savoir parler. Mais quel intérêt ? La réalité est là, patente. On ne voit qu’elle. C’est un sacré champ de ruines devant lequel le Rassemblement National voit se dessiner une autoroute législative. 

D’abord je me suis demandé qui pourrait les empêcher d’avoir une majorité absolue même courte et j’avoue que je ne vois pas. Déjà, ils n’en sont pas loin. Face à eux, le Nouveau Front Populaire est trop « juste ». Il lui manque quoi pour y parvenir en entretenant l’espoir ? Deux ou trois points. Il entend jouer la carte du barrage Républicain pour le second tour, mais à l’évidence la droite LR et l’ancienne majorité Présidentielle ne l’entendent pas, elles, de cette oreille. Mélenchon encore et toujours comme une obsession rhétorique. Alors je me suis posé la question autrement : qui pourrait venir aider le Rassemblement National à obtenir la majorité absolue ? Et j’avoue que mes craintes se portent en priorité sur les LR. D’abord leur Président en personne est allé rejoindre les supposés ennemis. Il a réussi sans effort à en emmener quelques-uns. Bref ce parti livré à lui-même et sans chef, d’aucuns diraient sans âme, est devenu fragile. Je ne serais pas étonné que des promesses discrètement glissées à une grosse dizaine d’entre eux, pas plus, ne les conduisent à rejoindre, sous certaines conditions, le camp de l’extrême droite. De toute façon, ils détestent la Macronie… Ils ne risquent pas de se rallier à lui. Choisir la gauche n’en parlons même pas. Alors, il leur reste Bardella, hélas. J’en parle ici comme si la France s’apprêtait à élire un Premier ministre, or ce sont des députés qu’on lui demande de choisir. Ça peut changer la donne, mais j’y crois peu. Regardez la semaine qui vient de s’écouler. Partout on nous a répété qu’une partie du succès RN était dû à l’abstention. Sous entendu elle profitait d’abord au RN. Le refrain est connu depuis 30 ans. Mauvais Français qui ne vous rendez plus aux urnes et dont le j’m’en foutisme fait le lit de l’extrême droite. Or, depuis hier soir, cette théorie est balayée. La participation a fait un bond extraordinaire en avant. Les électeurs se sont déplacés en nombre pour corriger le tir. On n’avait pas autant voté depuis 30 ans. Toute la journée de dimanche, on ne pouvait commenter que cela. On allait voir ce qu’on allait voir. La République venait de se réveiller et elle était de retour. Résultat, le score est… exactement le même. 33, 28 et 20. La gauche unie a même fait un peu moins qu’elle n’avait fait séparément, aux Européennes. Ou sont-ils ce matin tous les tenants de cette lumineuse explication à la montée de l’extrême droite ? Ça faisait trente ans qu’elle prospérait les soirs de scrutin. On nous tromperait ? On nous mentirait ?
La vérité, c’est que ce matin je ne sais rien. Rien du tout. Je ne suis pas plus bête qu’un autre. Déjà, avant l’autodissolution d’Emmanuel Macron, je regardais cela d’assez loin. Je suis d’une génération qui n’a pas toujours cru aux vertus absolues de la Démocratie. « Élections, piège à cons » martelait le Charlie hebdo première génération. C’était il y a plus de cinquante ans. J’en ai vu passer depuis des espoirs et des déceptions… 

Ce matin la presse internationale tartine sur le « chaos » et le « saut dans l’inconnu ». Tous sont d’accord sur un point : « Macron a perdu son pari » Ils sont forts les collègues. Moi, j’en suis encore à me demander quel miracle il attendait, en prenant sa décision, il y a deux semaines. 

Pierre Nicolas



Le jour J

C'est notre dernier billet.  Merci à Pierre Nicolas pour sa collaboration et son soutien durant ces 21 jours.  --------------- Mes chers...