Il nous reste trois jours pour faire campagne et quatre jours, presque cinq, pour convaincre.
Je le fais chaque fois que l’occasion se présente et chaque fois que j’écris ces petits billets d’humeur et parfois d’humour.
Hier, j’ai calé. Pas immédiatement, au bout d’exactement vingt-huit minutes, je viens de vérifier sur mon téléphone la durée de la conversation.
Que répondre à une personne de 45 ans, c’est-à-dire ni un gamin ni un vieillard sénile, qui vous dit : « le vote de dimanche, c’est choisir entre la peste et le choléra, on ne peut rien changer. » Je lui explique que non, il n’y a qu’une seule peste et que je ne suis pas le choléra, qu’il me connaît, que je ne suis pas une extrême comme on voudrait nous faire passer pour. Je lui rappelle qu’en 2002 nous avons voté Chirac pour empêcher Le Pen, il me répond : « Chirac et Le Pen, c’est exactement la même chose ».
Je n’ai plus le courage de lui expliquer qu’il y a une différence entre les casseroles de Chirac et les idées fascistes du Front National ripoliné en Rassemblement National. Je voudrais lui rappeler le discours de Chirac au Vel d’hiv, mais je crois qu’il aurait fallu lui raconter aussi Auchwitz, Dachau et Buchenwald, lui dire de lire Primo Levi et tout ça ne fonctionnait pas avec lui. Il m’a juste dit que je ne pouvais pas comprendre que je parlais d’une autre époque, d’un autre vécu. J’ai compris que j’étais vieille.
J’ai employé ma dernière munition, la plus féroce et celle qui aurait dû être efficace :
« Avec la gueule que t’as, tu seras le premier à morfler… »
Il s’en foutait, il a rigolé en me décrivant les petits vieux qui se bousculaient dimanche dernier pour aller voter comme s’ils allaient faire les soldes.
Je me suis souvenu que durant deux ans, je l’avais aidé, je l’avais soutenu, je lui avais donné de mon temps et de mon expertise sans rien lui demander en retour. J’ai trouvé qu’il commençait à vraiment me manquer de respect.
J’ai senti que j’allais pleurer.
J’ai raccroché.
Cet après-midi, j’ai rencontré Mateus et Rayane qui tractaient avec le sérieux de leurs seize ans, avec la fierté de leur jeunesse et de leur espérance.
Ils m’ont redonné du courage.
On s'est arrêtés boire un café à l'Agora et on a été accueillis par un : " Salut les rebelles !" qui nous a fait éclater de rire.
Véronique Piaser-Moyen
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« La photo en haut du billet ». C’est un point sur lequel Véronique est très stricte. Elle exige que je choisisse chaque jour une photo pour illustrer l’esprit de ma publication sur son blog. À chaque fois, ça me pose un problème. C’est forcément un choix sérieux et responsable. Aujourd’hui je n’ai pas envie de l’être. Je me promène un peu sans but parmi mes contradictions. J’essaie de faire le point, d’être logique, mais rien à faire. Alors j’ai choisi une photo de Rambo. Rambo est le jeune chien du fils de ma cousine. Parmi toutes les couleurs de l’échiquier politique, il a choisi le vert, sans raison. Lui est encore libre. Et puis ça a peut-être attiré votre œil.
On est mercredi matin et cette campagne pour le second tour des législatives ne m’emballe toujours pas. Le sujet est omniprésent, à la radio à la télé, dans les journaux et sur Internet, mais curieusement, pas autour de moi. C’est peut-être dû à mon âge. Au soir de sa vie, on s’inquiète beaucoup moins des turbulences politiques. L’impression d’avoir déjà tout vu et de s’en être sorti à chaque fois et puis de toute façon, personne ne va venir me prendre ma maison ou ma retraite. Ça, c’est pour mon côté égoïste et matérialiste parce que je suis aussi un sénior capable de se rappeler qu’il n’est pas avec l’âge devenu l’inverse de ce qu’il était enfant. J’ai, dans ma jeunesse, fait grève pour bien moins que ça. J’ai toujours aimé le travail, mais bien plus encore la liberté et l’indépendance d’esprit.
Autour de moi, déjà, les gens évitent d’aborder le sujet. « Parlons d’autre chose ». Par politesse, par méfiance, par respect, que sais-je, il y a mille façons de se taire. Alors, ils en parlent ailleurs qu’en famille ou entre amis, c’est-à-dire à peu près partout. Ce n’est pourtant pas un exploit d’avoir une opinion. Tout le monde en a une, mais « la mienne serait la meilleure. » Et puis ce n’est pas évident de vivre dans un pays qui compte soixante millions de fins analystes politiques. Je ne sais pas comment ils font pour y voir clair, moi je m’y perds. Certes, j’ai bien compris. Après des années de pouvoir solitaire vertical et parfois méprisant, Macron se rappelle tout à coup, maintenant que sa macronie s’écroule, qu’il y a dans ce pays d’autres forces républicaines que lui, d’où l’appel à une majorité plurielle au cas où le RN n’obtiendrait pas la majorité. Il faudra bien gouverner. C’est vertueux, mais le deuxième tour n’est pas passé qu’on assiste déjà à ces marchandages de dernière minute destinés à sauver les meubles. Comme si le pouvoir ne voulait pas admettre qu’à l’extrême droite, le mal est fait depuis longtemps. On le sait pourtant ancré dans les consciences. Celles et ceux qui votent pour lui le font parce qu’ils vivront toute leur vie, payés au SMIC et sans espoir de progresser. Ça, c’est une réalité, ça n’a rien à voir avec un monde fantasmé d’ouvriers et de prolétariat délaissé. C’est dur partout, dans le public, dans le privé et même quand ça ne l’est pas, même quand on dispose d’un raisonnable confort social, les frustrations identitaires et le désir d’autorité prennent le dessus. Il n’y a pas de raisons d’être optimiste. Et puis le jeu républicain est totalement faussé.
Je regardais l’autre jour un reportage télé consacré au succès du RN dans les campagnes françaises et auprès des « jeunes ? » Il parait que ce sont en partie elles et eux qui assurent la prospérité de ces idées qui ne sont pas miennes. Une jeune fille, genre la petite vingtaine, y expliquait qu’elle aimait suivre Bardella sur Tik Tok. Je résume : « il se comporte comme nous, il sait nous parler et puis j’aime bien les musiques qu’il publie. » Et là je me suis demandé, combien de milliers d’autres, comme elle, avaient ainsi bâti jour après jour, leurs convictions politiques pour faire son choix. Aya Nakamura n’est pas devenue autrement « l’artiste française la plus écoutée dans le monde », comme un discours dominant qui gomme tout le reste. Depuis des mois, Mélenchon, est agité comme une figure du mal absolu. Qui n’a pas entendu depuis une semaine parler d’un Keffieh porté autour du cou par une eurodéputée LFI. Admettons, je dis bien, admettons, que ce soit le signe évident, de quelque chose, et qu’on puisse le dire une ou deux fois, pourquoi pas, mais de là à le répéter dix ou quinze fois, il y a de la marge. Et puis tant qu’on alimente ainsi le débat, on ne regarde pas ailleurs. Or quand on cherche des poux sur la tête d’un parti, on trouve aussi d’autres anomalies. Une députée RN arborant une casquette nazie ne me parait pas plus rassurante tout comme cette autre députée condamnée à de la prison ferme pour avoir participé à une prise d’otage à main armée ou encore cette candidate RN « fantôme » que personne n’a vue et dont la photo ne figure même pas sur les bulletins de vote, mais qui est bien placée pour le second tour. Quand on cherche, on trouve.
Depuis ce matin, on est fixé sur les désistements. À gauche ça a été vite réglé. La Gauche a l’habitude. Combien de fois, à une Présidentielle, a-t-elle apporté son soutien à un Chirac ou un Macron ? À droite, en revanche, ce fut beaucoup plus laborieux. Certes ça redessine le second tour. Je ne me mouillerais pas à promettre que cela suffira à empêcher d’autres élections RN. Là encore, ça sent les petits arrangements entre amis des cinq dernières minutes. Le malaise est très profond et je ne suis pas optimiste.
Lundi matin je serai un homme heureux de m’être trompé.

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