lundi 8 juillet 2024

Le jour J


C'est notre dernier billet. 
Merci à Pierre Nicolas pour sa collaboration et son soutien durant ces 21 jours. 

---------------

Mes chers différents,
Il y a dix jours, à la veille du premier tour, je vous consacrais un billet pour alimenter le blog de nos vies dissoutes. Je vous avais choisis parce que vous êtes mes amis, parce que vous êtes différents et que vous faites partie de ceux qui ne seront jamais épargnés par le regard et le jugement des autres.
Naine, frisée, noire, un peu moins noire, lesbienne, pédé, comédien, auteur, metteur en scène, militant, militante. Chacun d’entre vous possède au moins l’une de ces différences, parfois deux, parfois trois et même quatre, si je réfléchis bien. La différence que vous possédez en commun, c’est d’appartenir au monde des adoptés.
Si la vie ne vous a pas fait de cadeau au départ, vous avez tous su composer avec vos différences, vous avez su en tirer quelque chose. 

Sonia parvient à se faire des Brushings époustouflants qui effacent toutes ses boucles. Devant la caméra, elle se transforme en p’tite sœur lubrique de la Voie lactée et elle a même fait un bébé toute seule.
La nuit Sonia rêve qu’elle court un 100 mètres sur des échasses.
Un jour, elle siègera à l’Assemblée nationale, elle l’a promis à son père. 

Magali est une héroïne de roman. Un jour elle est partie à la recherche de sa famille du Sri Lanka et elle a découvert qu’elle était la fille d’un homme célèbre durant la guerre civile, un homme intègre et admiré.   Quand elle ne sillonne pas le Sri Lanka, Magali est une militante de la cause LGBTQIA+, engagée aux côtés des Verts.
La nuit, Magali rêve qu’elle gagne les élections contre Marine Le Pen.
Un jour, elle siègera à l’Assemblée nationale.

Nicolas est homosexuel. Sa vie différente, il l’écrit, la met en scène et la joue. Sa vie devient ainsi la vie de tous les autres différents qui ne se sentent plus différents. Nicolas me téléphone et me dit que non, je ne suis pas différente. Il m’affirme que je suis libre et que je dois le rester.
La nuit, Nicolas rêve que son dernier spectacle s’est fait démolir dans une critique de «Valeurs Actuelles».
Un jour, il jouera dans la cour d’honneur du Palais des papes. 

Ma différente, ma petite,
La tornade brune ne t’emportera pas. L’orage est passé.   
C’était un sale coup de vent qui nous a tous fait peur, mais nous savons bien que quand « le vent se lève, il faut tenter de vivre. » 

Mes chers différents, ma petite différente, vous pouvez reprendre votre souffle et vivre. 

Véronique Piaser-Moyen

--------------

Sidéré, peut être pas, mais étonné, à coup sûr, oui. C’est toujours étrange les deux, trois premières secondes qui suivent la révélation d’un scrutin «?serré?». En vérité, et si on s’abreuvait depuis une semaine aux robinets d’eau tiède de BFM ou Cnews, tout semblait joué d’avance. Macron avait déjà perdu et le RN n’avait pas encore tout à fait gagné, mais enfin c’était l’affaire de quelques députés. Et j’ai marché aussi. Je n’avais pas imaginé une seconde que le résultat de l’extrême droite puisse à ce point être bas, non pas par rapport à la dernière législature, ils ont progressé nettement, mais comparé au résultat des Européennes, puis du premier tour des législatives, ça reste un mystère. D’ailleurs, aucun observateur, depuis ce matin, ne prétend l’expliquer. 

Dimanche soir donc, 20 Heures. Anne Claire Coudray prononce d’abord l’appellation : Nouveau Front Populaire. J’écoute à peine sa phrase et je note inconsciemment le choix de ses premiers mots. J’ai fait ce métier avant elle. L’entame de la soirée est toujours pour le vainqueur du jour. Et là, je vois le nouveau camembert de l’Assemblée nationale. À gauche et en rouge apparait le score plutôt flatteur de NFP. TF1 lui promet entre 180 et 200 députés. D’accord, c’est plutôt bien. Et là, instantanément je cherche le résultat du RN et… je ne le trouve pas. Depuis une semaine je vois sa couleur violette occuper presque la moitié de l’Hémicycle comme le centre de quelque chose et tout à coup il vient de disparaitre. Il est toujours là bien sûr et je le retrouve. Il a quitté le centre du camembert. Il est maintenant en bas à gauche. Et pendant quelques secondes, c’est très surprenant. Depuis huit jours, le RN était promis aux plus hautes destinées. Jordan Bardella ne parlait plus qu’au futur. Le si avait disparu de son vocabulaire et de celui d’une partie des politologues. Qui se souvient du vertige qui l’a saisi à l’annonce de la dissolution? C’était il y a quatre semaines. Comment la démocratie et surtout les institutions de la 5e république allaient-elles s’y prendre ? Face au raz de marée annoncé, les chars hongrois ou italiens allaient-ils défiler lundi matin sur les Champs Élysées ? Je blague bien sûr. Rien ne s’est passé, même pas une petite violence postdéfaite. Non, tout le monde a accepté le scrutin et ce matin, personne n’a la moindre solution de gouvernabilité. Alors on nous compare aux Anglais qui aiment à nouveau les travaillistes, aux Italiens dont Georgia n’est finalement pas si réactionnaire qu’on l’imaginait et aux Allemands rompus depuis belle lurette à l’exercice de la coalition introuvable. Bon, en même temps, le coup de la majorité absolue, on nous l’a déjà fait… Avec les décrets et le 49.3, ça passe crème. Enfin ça passait, avant une certaine dissolution. 

Le soir des Européennes, je t’avais dit, chère Véronique, que mathématiquement ou matériellement, le pouvoir ne pouvait pas, en l’état, échapper à l’extrême droite. Et j’avais ajouté, la seule chose qui puisse changer la donne c’est un truc qui s’appelle « l’espoir ». Sous entendu, il fallait créer quelque chose de « nouveau ». J’avais conclu, il faudrait, dès ce soir, une sorte d’Union de la gauche. Et c’est, toute modestie mise à part, ce qui s’est passé. Et on y est, sans être plus avancé. 

Aujourd’hui, j’imagine une démission refusée par Macron et un gouvernement qui expédie les célèbres « affaires courantes ». On laisse passer les Jeux olympiques et on en reparle à la rentrée. Ou dans deux semaines. On ne sait pas. On ne sait plus. Ce matin, les médias espagnols se félicitent du « cordon sanitaire » placé par les Français face à l’extrême droite. C’est toujours bizarre ces expressions imagées, mais ce peuple s’y connait en matière de dictature. 

Pierre Nicolas

mercredi 3 juillet 2024

J-4

 


Il nous reste trois jours pour faire campagne et quatre jours, presque cinq, pour convaincre.
Je le fais chaque fois que l’occasion se présente et chaque fois que j’écris ces petits billets d’humeur et parfois d’humour. 

Hier, j’ai calé. Pas immédiatement, au bout d’exactement vingt-huit minutes, je viens de vérifier sur mon téléphone la durée de la conversation.
Que répondre à une personne de 45 ans, c’est-à-dire ni un gamin ni un vieillard sénile, qui vous dit : « le vote de dimanche, c’est choisir entre la peste et le choléra, on ne peut rien changer. » Je lui explique que non, il n’y a qu’une seule peste et que je ne suis pas le choléra, qu’il me connaît, que je ne suis pas une extrême comme on voudrait nous faire passer pour. Je lui rappelle qu’en 2002 nous avons voté Chirac pour empêcher Le Pen, il me répond : « Chirac et Le Pen, c’est exactement la même chose ».
Je n’ai plus le courage de lui expliquer qu’il y a une différence entre les casseroles de Chirac et les idées fascistes du Front National ripoliné en Rassemblement National. Je voudrais lui rappeler le discours de Chirac au Vel d’hiv, mais je crois qu’il aurait fallu lui raconter aussi Auchwitz, Dachau et Buchenwald, lui dire de lire Primo Levi et tout ça ne fonctionnait pas avec lui. Il m’a juste dit que je ne pouvais pas comprendre que je parlais d’une autre époque, d’un autre vécu. J’ai compris que j’étais vieille.
J’ai employé ma dernière munition, la plus féroce et celle qui aurait dû être efficace :
« Avec la gueule que t’as, tu seras le premier à morfler… »
Il s’en foutait, il a rigolé en me décrivant les petits vieux qui se bousculaient dimanche dernier pour aller voter comme s’ils allaient faire les soldes.  

Je me suis souvenu que durant deux ans, je l’avais aidé, je l’avais soutenu, je lui avais donné de mon temps et de mon expertise sans rien lui demander en retour. J’ai trouvé qu’il commençait à vraiment me manquer de respect.
J’ai senti que j’allais pleurer.
J’ai raccroché. 

Cet après-midi, j’ai rencontré Mateus et Rayane qui tractaient avec le sérieux de leurs seize ans, avec la fierté de leur jeunesse et de leur espérance.
Ils m’ont redonné du courage.
On s'est arrêtés boire un café à l'Agora et on a été accueillis par un : " Salut les rebelles !" qui nous a fait éclater de rire. 

Véronique Piaser-Moyen

------------------------

« La photo en haut du billet ». C’est un point sur lequel Véronique est très stricte. Elle exige que je choisisse chaque jour une photo pour illustrer l’esprit de ma publication sur son blog. À chaque fois, ça me pose un problème. C’est forcément un choix sérieux et responsable. Aujourd’hui je n’ai pas envie de l’être. Je me promène un peu sans but parmi mes contradictions. J’essaie de faire le point, d’être logique, mais rien à faire. Alors j’ai choisi une photo de Rambo. Rambo est le jeune chien du fils de ma cousine. Parmi toutes les couleurs de l’échiquier politique, il a choisi le vert, sans raison. Lui est encore libre. Et puis ça a peut-être attiré votre œil. 

On est mercredi matin et cette campagne pour le second tour des législatives ne m’emballe toujours pas. Le sujet est omniprésent, à la radio à la télé, dans les journaux et sur Internet, mais curieusement, pas autour de moi. C’est peut-être dû à mon âge. Au soir de sa vie, on s’inquiète beaucoup moins des turbulences politiques. L’impression d’avoir déjà tout vu et de s’en être sorti à chaque fois et puis de toute façon, personne ne va venir me prendre ma maison ou ma retraite. Ça, c’est pour mon côté égoïste et matérialiste parce que je suis aussi un sénior capable de se rappeler qu’il n’est pas avec l’âge devenu l’inverse de ce qu’il était enfant. J’ai, dans ma jeunesse, fait grève pour bien moins que ça. J’ai toujours aimé le travail, mais bien plus encore la liberté et l’indépendance d’esprit. 

Autour de moi, déjà, les gens évitent d’aborder le sujet. « Parlons d’autre chose ». Par politesse, par méfiance, par respect, que sais-je, il y a mille façons de se taire. Alors, ils en parlent ailleurs qu’en famille ou entre amis, c’est-à-dire à peu près partout. Ce n’est pourtant pas un exploit d’avoir une opinion. Tout le monde en a une, mais « la mienne serait la meilleure. »  Et puis ce n’est pas évident de vivre dans un pays qui compte soixante millions de fins analystes politiques. Je ne sais pas comment ils font pour y voir clair, moi je m’y perds. Certes, j’ai bien compris. Après des années de pouvoir solitaire vertical et parfois méprisant, Macron se rappelle tout à coup, maintenant que sa macronie s’écroule, qu’il y a dans ce pays d’autres forces républicaines que lui, d’où l’appel à une majorité plurielle au cas où le RN n’obtiendrait pas la majorité. Il faudra bien gouverner. C’est vertueux, mais le deuxième tour n’est pas passé qu’on assiste déjà à ces marchandages de dernière minute destinés à sauver les meubles. Comme si le pouvoir ne voulait pas admettre qu’à l’extrême droite, le mal est fait depuis longtemps. On le sait pourtant ancré dans les consciences. Celles et ceux qui votent pour lui le font parce qu’ils vivront toute leur vie, payés au SMIC et sans espoir de progresser. Ça, c’est une réalité, ça n’a rien à voir avec un monde fantasmé d’ouvriers et de prolétariat délaissé. C’est dur partout, dans le public, dans le privé et même quand ça ne l’est pas, même quand on dispose d’un raisonnable confort social, les frustrations identitaires et le désir d’autorité prennent le dessus. Il n’y a pas de raisons d’être optimiste. Et puis le jeu républicain est totalement faussé. 

Je regardais l’autre jour un reportage télé consacré au succès du RN dans les campagnes françaises et auprès des « jeunes ? » Il parait que ce sont en partie elles et eux qui assurent la prospérité de ces idées qui ne sont pas miennes. Une jeune fille, genre la petite vingtaine, y expliquait qu’elle aimait suivre Bardella sur Tik Tok. Je résume : « il se comporte comme nous, il sait nous parler et puis j’aime bien les musiques qu’il publie. » Et là je me suis demandé, combien de milliers d’autres, comme elle, avaient ainsi bâti jour après jour, leurs convictions politiques pour faire son choix. Aya Nakamura n’est pas devenue autrement « l’artiste française la plus écoutée dans le monde », comme un discours dominant qui gomme tout le reste. Depuis des mois, Mélenchon, est agité comme une figure du mal absolu. Qui n’a pas entendu depuis une semaine parler d’un Keffieh porté autour du cou par une eurodéputée LFI. Admettons, je dis bien, admettons, que ce soit le signe évident, de quelque chose, et qu’on puisse le dire une ou deux fois, pourquoi pas, mais de là à le répéter dix ou quinze fois, il y a de la marge. Et puis tant qu’on alimente ainsi le débat, on ne regarde pas ailleurs. Or quand on cherche des poux sur la tête d’un parti, on trouve aussi d’autres anomalies. Une députée RN arborant une casquette nazie ne me parait pas plus rassurante tout comme cette autre députée condamnée à de la prison ferme pour avoir participé à une prise d’otage à main armée ou encore cette candidate RN « fantôme » que personne n’a vue et dont la photo ne figure même pas sur les bulletins de vote, mais qui est bien placée pour le second tour. Quand on cherche, on trouve. 

Depuis ce matin, on est fixé sur les désistements. À gauche ça a été vite réglé. La Gauche a l’habitude. Combien de fois, à une Présidentielle, a-t-elle apporté son soutien à un Chirac ou un Macron ? À droite, en revanche, ce fut beaucoup plus laborieux. Certes ça redessine le second tour. Je ne me mouillerais pas à promettre que cela suffira à empêcher d’autres élections RN. Là encore, ça sent les petits arrangements entre amis des cinq dernières minutes. Le malaise est très profond et je ne suis pas optimiste. 

Lundi matin je serai un homme heureux de m’être trompé. 

Pierre Nicolas






lundi 1 juillet 2024

J-6

 


La semaine dernière en poussant la porte d’entrée de notre immeuble, nous avons trouvé à nos pieds, sur le carrelage, le tract de campagne de Valérie Rabault et de son suppléant Morgan Tellier. Nous avons l’habitude de ramasser les publicités que les habitants des lieux jettent par terre — je précise que nous ne sommes que quatre à habiter cet immeuble —, mais cette fois, après avoir ramassé le tract, Jean-Noël l’a déposé dans le vieil évier qui est contre le mur des boites aux lettres. Il m’a dit : « On ne va pas laisser Valérie se faire marcher dessus ! » 

Le lendemain, le tract était toujours dans l’évier, alors je l’ai redressé contre le mur. C’était mercredi dernier, et depuis il y est toujours, personne n’y a touché.
J’en suis étonnée, je pensais qu’une main ou qu’un courant d’air le remettrait à terre ou au mieux à plat dans l’évier, mais non ! Figurez-vous que depuis presque une semaine, il tient bon, il résiste fièrement, ce bout de papier.
J’ai ainsi pris l’habitude de m’arrêter quelques secondes devant l’évier pour vérifier qu’il n’avait pas bougé et au fil des jours, je me suis surprise à murmurer quelques incantations, quelques mantras, quelques prières. Des habitudes prises en Asie et que je répète sans savoir si cette ferveur improvisée peut produire des effets. Je pratique ces rituels comme d’autres avalent de l’homéopathie ;  si ça soigne, c’est tant mieux et sinon ça ne me fera pas de mal puisque c’est juste du sucre. 

Hier, avant d’aller voter, nous sommes passés devant l’évier que j’appelle maintenant « l’autel à Valérie » et le tract, l’image était toujours dressée en équilibre contre le mur. Jean-Noël me confie son étonnement et me donne la version qu’il a imaginée pour expliquer ce mystère :
« Les locataires n’ont pas osé y toucher en se disant : “On le laisse, ça va faire chier les deux petits vieux fachos du premier étage!” »
Ça m’a fait éclater de rire, je n’avais pas envisagé cette hypothèse, mais elle est plausible vu le mutisme de nos voisins quand on les croise et vu aussi que la mairie pensait que j’étais de leur bord d’extrême droite. (Je ne m’en suis toujours pas remise.)

Ce matin, l’affichette tenait toujours debout.
J’ai pris une boulette de Patafix.
J’ai collé la boulette au dos de l’affichette et l’ai replacée dans l’autel contre le mur en appuyant fermement.
C’est pas le moment qu’elle tombe au sol.
Valérie sourit, confiante.
Elle tient bien. 

Véronique Piaser-Moyen

--------------

J’ai eu hier soir une révélation pendant la soirée électorale. Il ne faut surtout jamais accepter d’écrire un papier quotidien sur un blog. Ne faites jamais ça. J’ai bien réfléchi. Je ne le recommande à personne et je me souviens. Qu’est-ce que nous étions peinards il n’y a pas si longtemps au soir du résultat du scrutin des Européennes ! Bon d’accord ça faisait beaucoup de voix acquises au Rassemblement National mais enfin on avait l’habitude c’était pour les lointaines Européennes et puis tous ces gens partaient à Bruxelles ou à Strasbourg. Bref, on était tranquille. Ça a duré une heure jusqu’à 21 heures exactement et l’intervention d’Emmanuel Macron. 

Depuis, nous, les électeurs aussi libres que ceux du Rassemblement National de voter pour la majorité qu’on veut, on a un souci. On veut éviter l’arrivée à Matignon de Jordan Bardella. Parce qu’on n’a pas confiance en lui. Je comprends que des gens votent pour lui, mais je pense que c’est une erreur qui a le défaut de pouvoir nous mener loin… Le problème avec la plume c’est que je ne sais pas sur quoi m’appuyer ce matin pour dérouler une pensée et suivre une logique de réflexion. J’ai d’abord eu la tentation d’un papier intello en singeant les arguments déroulés depuis hier soir par les éditorialistes. Faire semblant de savoir penser comme un bébé qui babille et fait semblait de savoir parler. Mais quel intérêt ? La réalité est là, patente. On ne voit qu’elle. C’est un sacré champ de ruines devant lequel le Rassemblement National voit se dessiner une autoroute législative. 

D’abord je me suis demandé qui pourrait les empêcher d’avoir une majorité absolue même courte et j’avoue que je ne vois pas. Déjà, ils n’en sont pas loin. Face à eux, le Nouveau Front Populaire est trop « juste ». Il lui manque quoi pour y parvenir en entretenant l’espoir ? Deux ou trois points. Il entend jouer la carte du barrage Républicain pour le second tour, mais à l’évidence la droite LR et l’ancienne majorité Présidentielle ne l’entendent pas, elles, de cette oreille. Mélenchon encore et toujours comme une obsession rhétorique. Alors je me suis posé la question autrement : qui pourrait venir aider le Rassemblement National à obtenir la majorité absolue ? Et j’avoue que mes craintes se portent en priorité sur les LR. D’abord leur Président en personne est allé rejoindre les supposés ennemis. Il a réussi sans effort à en emmener quelques-uns. Bref ce parti livré à lui-même et sans chef, d’aucuns diraient sans âme, est devenu fragile. Je ne serais pas étonné que des promesses discrètement glissées à une grosse dizaine d’entre eux, pas plus, ne les conduisent à rejoindre, sous certaines conditions, le camp de l’extrême droite. De toute façon, ils détestent la Macronie… Ils ne risquent pas de se rallier à lui. Choisir la gauche n’en parlons même pas. Alors, il leur reste Bardella, hélas. J’en parle ici comme si la France s’apprêtait à élire un Premier ministre, or ce sont des députés qu’on lui demande de choisir. Ça peut changer la donne, mais j’y crois peu. Regardez la semaine qui vient de s’écouler. Partout on nous a répété qu’une partie du succès RN était dû à l’abstention. Sous entendu elle profitait d’abord au RN. Le refrain est connu depuis 30 ans. Mauvais Français qui ne vous rendez plus aux urnes et dont le j’m’en foutisme fait le lit de l’extrême droite. Or, depuis hier soir, cette théorie est balayée. La participation a fait un bond extraordinaire en avant. Les électeurs se sont déplacés en nombre pour corriger le tir. On n’avait pas autant voté depuis 30 ans. Toute la journée de dimanche, on ne pouvait commenter que cela. On allait voir ce qu’on allait voir. La République venait de se réveiller et elle était de retour. Résultat, le score est… exactement le même. 33, 28 et 20. La gauche unie a même fait un peu moins qu’elle n’avait fait séparément, aux Européennes. Ou sont-ils ce matin tous les tenants de cette lumineuse explication à la montée de l’extrême droite ? Ça faisait trente ans qu’elle prospérait les soirs de scrutin. On nous tromperait ? On nous mentirait ?
La vérité, c’est que ce matin je ne sais rien. Rien du tout. Je ne suis pas plus bête qu’un autre. Déjà, avant l’autodissolution d’Emmanuel Macron, je regardais cela d’assez loin. Je suis d’une génération qui n’a pas toujours cru aux vertus absolues de la Démocratie. « Élections, piège à cons » martelait le Charlie hebdo première génération. C’était il y a plus de cinquante ans. J’en ai vu passer depuis des espoirs et des déceptions… 

Ce matin la presse internationale tartine sur le « chaos » et le « saut dans l’inconnu ». Tous sont d’accord sur un point : « Macron a perdu son pari » Ils sont forts les collègues. Moi, j’en suis encore à me demander quel miracle il attendait, en prenant sa décision, il y a deux semaines. 

Pierre Nicolas



samedi 29 juin 2024

J-8

 


Mes chers différents.

Aujourd’hui et demain, veille et jour de vote, je ne vais pas parler politique. 

Je vais parler des différences.

Je vais vous présenter des "différents" :  Sonia, Magali et Nicolas. 


Sonia, quarante et un ans, la plus jeune des différents. Et aussi la plus petite. Elle mesure 123 cm, sans ses échasses. Ça, c’est elle qui l’ajoute toujours, le coup des échasses. Pour la décrire, la comparaison la plus facile c’est de vous dire, Mimi Mathy et ensuite vous allez directement penser à Fort Boyard. C’est comme ça, c’est inévitable. C’est un réflexe normal. Je viens d’évoquer Mimi Mathy et je ne peux m’empêcher de penser à ma belle-mère qui à chaque apparition de Mimi Mathy dans le Théâtre de Bouvard, commentait par un : « Elle est quand même mignonne la petite naine ! » J’aurais voulu lui signaler qu’elle commettait un pléonasme de taille et éventuellement oser lui demander pourquoi elle la trouvait mignonne « quand même ». Je n’ai jamais rien dit et j’ai entendu cette remarque durant des années, avant le JT du 20 heures, lorsque nous allions dîner chez elle. J’aurais pu oublier, mais dès que je vois Sonia, c’est plus fort que moi je repense à ma belle-mère. D’ailleurs elle aurait voté pour qui ma belle-mère, la femme du peuple, l’ouvrière qui abhorrait les salauds de patrons ? 

Donc la différence de Sonia, c’est d’être naine. 

C’est déjà un bon gros dossier pour démarrer dans la vie et jusque-là on pourrait la penser à égalité avec Mimi Mathy à quelques centimètres près : neuf en plus pour Mimi, et comme dit Sonia, à notre niveau de hauteur, neuf centimètres, ça compte.

Pour épaissir le dossier, Sonia est arabe. 

Bien brune, bien frisée, bien typée, bien identifiée. 

Pour faire déborder le dossier, Sonia a été abandonnée puis adoptée. 


La deuxième amie, c’est Magali, quarante-quatre ans. 

D’elle, on pourrait dire qu’elle n’a que des différences !  

Magali est noire typée indienne, c’est ainsi qu’elle se décrit et qu’on la voit. 

Elle est lesbienne. Elle ne s’en cache pas et l’affirme haut et fort. 

C’est une militante écologiste, féministe, militante de la cause LGBTQIA+ et de la lutte antiraciste. 

Elle vit à Hénin-Beaumont ce qui peut être assimilé à une forme de handicap quand on sait que Magali s’est présentée à des élections face à Marine Le Pen. 

Magali a été abandonnée au Sri Lanka, puis adoptée par une famille française. 

Depuis cette semaine, elle, qui se sent tellement française, envisage de récupérer sa nationalité sri lankaise pour se payer le luxe d’être officiellement binationale, pour être militante jusqu’au bout et acter sa double identité. 


Mon troisième ami bourré de différences, c’est Nicolas. Nicolas Petisoff.

Comédien, metteur en scène, il a quarante-cinq ans. 

Homosexuel revendiqué et fier de son orientation sexuelle. Je l’ai rencontré sur scène et je l’ai aimé immédiatement. 

La voilà sa différence : être pédé. Ah oui ! Vous croyez qu’on ne peut pas dire « pédé » ? Mais si ! Quand on ne leur met pas sur la gueule, on peut ! Allez leur demander, ce n’est pas du tout une injure quand on les aime. Et moi, je les ai toujours aimés. Ce sont des hommes dont je n’ai pas peur, je peux passer l’après-midi vautrée sur un lit avec l’un d’entre eux à regarder la téloche sans appréhender qu’il s’approche de moi et me touche. Ce sont les seuls hommes que j’embrasse sans crainte. 

Nicolas est blanc. Il a cette chance. 

Mais, bon, faudrait pas croire non plus… Nicolas a été abandonné puis adopté. 


Depuis le 9 juin à 21 h, j’entends leurs frayeurs. 

Est-ce qu’ils vont devoir vivre dans une France où la xénophobie et l’homophobie ne seront plus seulement banalisées, mais institutionnalisées ? 

Que vont devenir les spectacles vivants et la culture en général ? 

Et la littérature ? La liberté des mots ? Ma liberté. 

Ce samedi 29 juin, vingt jours après la dissolution de notre démocratie et veille du premier tour des législatives, je pense à Sonia, Magali et Nicolas, je pense à toutes celles et tous ceux qui sont différents et qui seront visés par la haine. 

Je pense aux femmes qui seront elles aussi les premières à payer le prix de l’ordre et de la morale. 

Je pense à ma fille. Je ne pense plus qu’à elle. Comment et pendant combien de temps vais-je pouvoir la protéger et la rassurer ? 

C’est effrayant. 

---------

"Comment avouer son amour quand on n'a pas le mot pour le dire ?"
Spectacle de Nicolas Petisoff et Denis Malard à Avignon du 4 au 21 juillet.
https://lebureaudesparoles.fr/spectacles/comment-avouer-son-amour-quand-on-ne-sait-pas-le-mot-pour-le-dire/ 


Véronique Piaser-Moyen

------------------

Demain dimanche, le pays votera pour le premier tour des législatives. Aujourd’hui samedi, il est interdit de parler politique, candidats ou programme à la télévision ou à la radio. C’est une règle en France. On pourrait aujourd’hui parler d’une tradition tant elle figure depuis longtemps, depuis 1881 exactement dans le code électoral. Avec le progrès, la radio, la télévision ou les sondages cette loi est modifiée et renforcée tous les cinq ans en moyenne, mais le fait est là : la veille du scrutin, on respire et c’est une bonne idée. Comme un souffle l’air frais ou comme le calme avant la tempête. Chacun se le voit depuis sa fenêtre. Pour l’un, l’orage qui gronde au loin et pèse comme une Cocotte Minute sur le moral du citoyen et pour l’autre l’air frais venu des sommets enneigés qui éclaircit les idées. 


Ce midi, j’avais un repas des voisins. De fait, et sans que personne ne l’ait souhaité, on n’a spontanément pas dit un mot de politique. Un vieux souvenir peut être de l’affaire Dreyfus, il fallait éviter d’en parler à table. Je me souviens d’une vieille gravure, Daumier peut-être. Elle tenait en deux images. Sur la première une famille était réunie a table. Un calme bourgeois planait. Sur la seconde vignette, les mêmes convives s’entretuaient à grand renfort de couteaux et d’yeux au beurre noir. La légende concluait « ils en ont parlé ». Je suis bien tombé avec mes voisins. Non seulement le sujet dont on ne parle pas n’a pas été abordé, mais en plus on n’a pas non plus dit du mal des absents. Vous savez, celui qui gare sa voiture comme un porc quand il n’y a pas de place devant chez lui et l’autre qui ne dit bonjour à personne dans la rue comme si on était invisible. Alors on a parlé de la pluie, du ramassage des poubelles jaunes et du nouveau plan de circulation. Les derniers sens interdits, c’est à chaque fois pareil, tout le monde les déteste. Au moins on est d’accord sur un point. La mairie est nulle. 

On cherche les conversations qui nous rapprochent et on évite celles qui nous éloignent les uns des autres. « Il est bon ton guacamole, tu me laisseras la recette ? » 

« Oh pour moi, il est trop épicé, j’ai les gencives qui saignent à la moindre trace de piment. »

« Et ta sangria, ah toi, tu n’y mets pas de sucre, je pensais que c’était obligatoire dans la recette. » Les enfants ont joué sous la pluie, tout heureux de sauter dans les flaques, protégés par leur K-Way. C’était un bel après-midi. Demain dimanche, on profitera de la fraicheur. 


Pierre Nicolas


mercredi 26 juin 2024

J-11

 


Hier soir, le débat. 
Pas le grand débat, je viens de vérifier, le débat tout court. Ça méritait pas plus. 
Je les ai regardés, j’aime observer les gens, leur corps, leurs mouvements. 
Ma première remarque, c’est que ces trois personnages sont tous du même sexe, masculin. À l’image des prédictions pour le Premier ministre, pourquoi toujours le Premier et pas la Première ? 
J’ai une petite tendresse pour Gabriel Attal qui accumule les différences, juif et homo, ça ne doit pas être simple. Bon, il est blanc. C’est direct mon propos ? Mais on en est là ! À jauger nos couleurs de peau pour évaluer nos chances. 
Ce pauvre Gabriel, pas encore remis du KO debout qu’il s’est pris le soir du 9 juin, il a passé sa soirée à écarquiller les yeux comme un lapin pris dans les phares. Et quand il arrivait à reprendre son quant-à-soi, il redégringolait, hébété chaque fois que son voisin de droite, le gosse du RN sortait une énormité. 
C’est le genre de type pour lequel on sent que s’il parvenait à s’émanciper de son grand frère, il aurait du potentiel parce qu’il sait encore s’étonner et ne le dissimule pas.
Manuel Bompard, l’éternel doctorant, le matheux perdu dans ses pensées que l’on a l’impression de déranger chaque fois qu’on l’interpelle. Il observe, lui aussi, au point d’oublier de prendre la parole et que les journalistes doivent sans cesse lui rappeler qu’il est en retard. J’aime bien son côté décalé mal à l’aise dans sa cravate mal nouée. Y’avait personne dans les loges pour lui resserrer son nœud de cravate ? Chaque fois que son voisin placé à son extrême droite sortait une ineptie, il réprimait un rictus et levait le regard vers le haut. Il avait l’air de faire de la méditation en pleine conscience pour garder son calme. 
Le gosse du RN était agité. Normal, pour un enfant. Il étirait son corps et allongeait ses mains croisées loin devant lui pour maitriser les soubresauts de ses épaules. Un trémoussement du haut du corps qui m’a laissé penser qu’il avait le même coach que Sarko. Il a aussi le même coiffeur que Chirac en 1970, mais ça s’arrête là. Comme un enfant qui récite, il avait souvent des trous de mémoire dans sa récitation. Et comme un enfant, il se contenait pour ne pas se mettre en colère.  
À la moitié du débat, on nous a dit qu’on faisait une petite récré. 
Ils devaient avoir envie de faire pipi.
J’en ai profité aussi. 
Le débat a repris sans surprise.
Gabriel Attal toujours l’air d’un lapin pris dans les phares.
Manuel Bompard n’avait pas resserré sa cravate. 
Et le sale gosse était toujours secoué des épaules
La cloche a sonné. 
Je suis allée me coucher. 
Ce matin, ma fille m’a appelée. 
Elle envisage de quitter la France, ce pays dont elle se sent rejetée. 

Véronique Piaser-Moyen
-----------------

Mais quelle soirée cruciale à la télé ! Pour la première fois depuis deux semaines, tous les ingrédients pour provoquer un choc de société étaient enfin réunis. Oubliés, les épisodes précédents ennuyeux à souhait. Là, on a eu un vrai beau spectacle couronné par un match nul. 1 partout. Les téléspectateurs jugeront. 
Les équipes étaient affutées comme jamais avec de bonnes individualités (l’homme masqué) et surtout surveillées de près par les arbitres qui avaient la main sur le carton jaune. Le jeu était plutôt crispé avec des joueurs trop proches les uns des autres, mais on connait le résultat.    Au coup de sifflet final et au bout de 90 minutes, la France s’est retrouvée… deuxième du Groupe D de l’Eurocup. 
Oui parce que jusque-là je parlais football et pas encore politique, mais c’est vrai que les deux spectacles présentaient des points communs. Même chaine d’abord. Ah pour ça ils étaient fiers sur TF1 d’avoir décroché les deux grands blockbusters. La durée aussi, soit dans les deux cas, 90 minutes. La mi-temps pour caser la pub, tel Mourousi, il y a une éternité perché sur le bureau de Mitterrand lançant, taquin, une fausse pub pour singer l’arrivée des futures télés privées françaises. Les stats affichées à l’écran pour mieux suivre la rencontre (Ah vous avez quatorze secondes de retard, Monsieur Attal), le duo d’arbitres Coudray/Bouleau, lesquels veillaient au bon déroulement de la partie et au respect des règles. J’ai l’air, comme ça, de dire des conneries, mais ce n’est pas totalement idiot ce que j’explique là. J’ai même vu passer hier soir des tacles, des gestes techniques et une dramaturgie brouillonne surtout les quinze premières minutes. Oublions le foot, ce n’est pas compliqué, les trois débateurs parlaient sans arrêt entre eux et s’interrompaient à qui mieux mieux, sans égard pour nous électeurs, qui tentions de les écouter. Certes, on avait déjà chacun notre avis, mais enfin, on aurait préféré qu’ils puissent finir une phrase. La faute en revient d’ailleurs peut être à TF1 qui avaient installé leurs pupitres très, voire trop proches les uns des autres. Alors évidemment, ils discutaient plus qu’ils ne débattaient. 
Le premier quart d’heure a été un vrai naufrage de la démocratie. Après ça allait mieux. 
J’adore un truc dans ces débats, c’est le public trié par le candidat et rassemblé derrière lui. Chacun avait droit à douze sympathisants, généralement d’autres visages déjà connus de leurs rangs. Ils sont très importants. C’est très drôle, ils opinent tous du bonnet à chaque propos. Ça me rappelle le petit chien sur la plage arrière de la voiture qui faisait oui de la tête à chaque cahot de la route. 
Là encore je repense à la première déclaration de Mitterrand en mairie de Château-Chinon. C’était le soir du 10 mai 81 et derrière lui un inconnu faisait aussi oui de la tête à la moindre bribe de ses phrases. Ce qui fonctionne bien également, c’est le coup du sourire complice. Hier soir, nos trois mini publics souriaient béatement et instantanément dès que leur champion abordait un sujet où il était très à l’aise dans ses arguments. Ils savent que la punchline arrive, il suffit de l’attendre. Il va marquer un point. Aussi sûr qu’un et un font deux. 
Côté débateurs, le choix de TF1 ou celui d’un des trois blocs m’a un peu chiffonné. Autant le RN ou la Majorité Présidentielle affichait leur candidat incontesté à Matignon, autant le Nouveau Front Populaire a présenté quelqu’un qui ne l’incarne pas et qui, à mon avis, ne l’incarnera jamais. J’ai pensé à un choix par défaut. Personne ne voulait donc y aller ? Bompard qui ne s’en est pas si mal sorti est avant tout un député LFI (élu à Marseille) proche de Mélenchon. Derrière lui ne siégeaient d’ailleurs que des représentants de la France Insoumise, personne du PS ou des écolos. C’était de ce point de vue étrange et déséquilibré. Sauf à penser que le NFP se pense déjà battu et souhaite faire l’économie d’un débat houleux autour d’un visage rassembleur. Les bonnes volontés ne manquent pourtant pas à gauche. Qu’ai-je remarqué d’autre?? 
Ah oui ! Les deux mains de Bardella jointes par le bout de ses doigts. On eut dit un docte examinateur lors d’une épreuve d’oral. « Ah oui, vous pensez vraiment cela ? Mais dites-moi c’est très intéressant, expliquez-moi ça » Ou alors, il ne savait pas quoi faire de ses mains. 
Attal très remonté affichait le regard écarquillé de celui qui est attentif à tout et ne veut rien laisser passer. 
Bompard lui souriait et a rapidement cessé de vouloir interrompre les arguments de ses opposants. La stratégie n’était pas si mauvaise. Il prenait ainsi deux à trois minutes de retard et pouvait ensuite dérouler ses arguments sans crainte d’être interrompu. Le duo d’arbitre veillait au chronomètre de chacun. « Taisez-vous Monsieur Bardella. Monsieur Bompard a beaucoup de retard à rattraper. » 
Au bout du compte il fut énormément question hier soir de milliards par ci et de financements par là. Ils n’ont même parlé que de ça. D’argent. Tiens, un peu comme dans le foot de haut niveau et ses salaires mirobolants. 
Je pensais plutôt que l’heure était au débat de civilisation. Ben non.     

Pierre Nicolas

mardi 25 juin 2024

J-12

 


Nous en sommes à J-12.
Il faut bien se rendre à l’évidence, le temps ne passe pas, il s’étire, nous lessive, nous rince et nous sèche. 

Pour me réveiller, pour me donner du courage, pour me sentir utile, hier je suis allée rejoindre Valérie Rabault et Rapahël Glucksmann sur un meeting dans les environs de Montauban, une commune qui porte le si joli nom de Nègrepelisse. On s’y était déjà retrouvé à la veille des Européennes et on ne pensait pas y revenir si rapidement. C’est ce qu’on s’est dit, comme lorsque l’on se retrouve de nouveau à l’hôpital trois semaines après un premier séjour parce qu’on a rechuté.Valérie et Raphaël — ben oui, je les appelle par leurs prénoms — ont été brillants, humains et déterminés. Sur les photos que j’ai faites, ils sont beaux. C’était agréable de les cadrer, de les regarder se battre, de les observer dans leur gestuelle qui pour Raphaël est essentiellement concentrée sur le mouvement des doigts. Valérie, elle, regarde fixement un interlocuteur dans la foule et elle allonge souvent le bras. J’aime tellement observer les gens, qu’ils soient attablés au bistrot ou sur une estrade face à des centaines de personnes. 

Hier, le billet de Pierrot disait son désespoir et son incompréhension face à la position de Serge Klarsfeld. Désespoir que je partageais en espérant garder dans mon cœur les autres figures iconiques de ma jeunesse. Kouchner par exemple. Je l’aime bien Kouchner et ses sacs de riz, ses boat people et ses coups de gueule. Son culot aussi le jour où il m’a dédicacé l’un de ses livres en m’appelant « ma chérie » après que je l’avais interpelé en public à propos de l’intervention de l’armée turque sur la frontière irakienne pour aller pilonner des villages kurdes. Il avait un peu bafouillé, Kouchner, pour se rattraper plus tard à la signature par un « ma chérie » lancé la cantonade comme un coup d’effaceur sur les exactions de l’armée turque. Ça n’avait pas marché avec moi, on n’efface rien en m’appelant « ma chérie », la preuve, trente ans plus tard, je n’ai pas oublié qu’il était ridicule et fat. Mais je lui gardais encore un peu d’amitié, de reconnaissance. Jusqu’à ce que je lise que le philosophe Daniel Salvatore Schiffer avait lancé une pétition contre le nouveau front populaire. Pétition signée par trente intellectuels, dont Bernard Kouchner. Trente, ça ne fait pas lourd, mais ça dépend qui sont les trente. Je me suis jetée sur la liste des signataires dont Kouchner fait bien partie avec d’autres, moins surprenants comme Michel Onfray, Luc Ferry, Pascal Bruckner ou Éric Naulleau. 

Parmi cette fine fleur de notre intelligentsia, il y a Antoine Gallimard. C’est sidérant. L’histoire de la littérature française, de son grand-père Gaston Gallimard et de son neveu Michel. L’amitié de l’éditeur Michel Gallimard, avec Albert Camus et leur destin lié dans une Facel Vega contre un platane. J’en étais restée là, imaginant que chez les Gallimard, on avait une âme. 

Bon, moi perso, Antoine Gallimard, j’avais une dent contre lui depuis le jour où il m’a été servi comme excuse pour ne pas m’inviter à dîner. Je devais être raisonnable et comprendre que lorsqu’Antoine Gallimard se déplace, on ne peut pas lui faire faux bon et aller dîner avec une amie. 

En lisant son nom au bas de la pétition, je me suis demandé si, aujourd’hui, l’excuse tiendrait toujours. Je n’ai même pas la réponse. Je n’ai plus aucune certitude à part celle du bulletin que je glisserai dans l’urne.

Véronique Piaser-Moyen

--------------------

Dissolution 2024 : j’ai enfin une bonne nouvelle.
À l’instant où je commets ces quelques lignes, nous sommes mardi. Il ne reste donc désormais plus que quatre jours à devoir encore subir cette contrariante et entêtante campagne législative d’avant premier tour. Il était temps. Limite, on n’en peut plus de cette campagne « la plus courte de l’histoire de la Vème république. » On frémit à l’idée qu’elle eut pu être longue. Hier soir TF1 n’a abordé le sujet qu’à la treizième minute de son 20 Heures. Treize minutes, c’est vertigineux. Rendons-nous compte : ces gens-là disposent de machine à flairer ce qui est chiant (par exemple le mode de jeu de l’Équipe de France de football qui finira par être championne d’Europe sans jamais marquer ni encaisser un seul but), mais dont ils sont bien obligés de parler. Ce soir TF1 organisera « THE » grand débat. Attal contre Bardella contre Bompard. Je les cite par ordre alphabétique. Un truc remarquable c’est que les deux premiers font consensus (ce n’est pas une grossièreté ça désigne une volonté globale sans opposition formelle), en revanche pour le représentant du Nouveau Front Populaire il y a toujours débat. Dès qu’il pleut, c’est systématiquement sur lui que ça tombe. Ça rappelle Hollande il y a une douzaine d’années. Toute la pluie du ciel lui tombait dessus dès qu’il mettait le nez dehors. Il y a comme ça des marottes médiatiques qui s’agitent en répondant à une sorte de signal naturel. Depuis 50 ans, j’entends ainsi parler comme une évidence des « éléphants » du PS. Rappelez-moi quel autre parti en France voit ainsi ses membres ramenés au rang d’animal. Pour essayer, amusez-vous dans la conversation à qualifier les élus LR de tortues, ceux et celles de LAREM d’hippopotames et enfin les dirigeants influents du RN de baleines, ça passerait mal. Personne ne l’a jamais fait et pour cause, ce serait un manque de respect de leurs électeurs, mais curieusement avec le PS ça passe crème, comme une habitude bienveillante que jamais personne ne remettrait en question. 

Bompart donc ce soir dans le grand débat sur TF1. Passons sur le fait que nombre d’observateurs s’étonnent qu’il soit là « à la place » de Mélenchon. Mais quelle place ? Il faudrait savoir. Ce sont les mêmes qui éructent à longueur d’interventions sur les supposés défauts d’une candidature du dit Mélenchon au poste de futur premier ministre. La présence de Bompart devrait les satisfaire. Eh bien non, depuis deux jours il court une petite musique selon laquelle Bompart n’est pas non plus le bon « candidat » (choisi non pas par le NFP, mais par les médias) au motif qu’il a, roulements de tambour, une… sale gueule. Oui, je l’ai entendu en débat sur une chaine privée. Au passage, cherchez la femme. C’est sûr, à côté des deux premiers de la classe encravatés, il dénote le barbu. Rendons-nous compte, il a presque 40 ans. Un vieillard né avant Internet. Au moins lui n’a encore jamais dit qu’il voulait être Premier ministre. Mais c’est ainsi, tout le monde semble avoir un avis sur tout et son contraire AVANT le débat. Mercredi, plus personne n’y reviendra et d’ailleurs, ça ne changera rien. Lors du débat pré-européen, les opinions étaient formelles, Attal était supposé avoir dominé Bardella de la tête et des épaules. On a vu le résultat dans les urnes. Pour le reste tout, dans la presse, est d’une banalité sans nom. La France s’apprête à être ingouvernable et on ne sait même plus ou est la flamme olympique. Faites le test autour de vous. Combien de gens connaissent le nom du candidat de leur parti préféré pour le premier tour qui a lieu dans 5 jours ?

Pierre Nicolas 



lundi 24 juin 2024

J-13

 


Les monologues du vagin. Eve Ensler. Ed. Denoël.

Je n’ai jamais vu la pièce.
Je n’avais jamais lu le texte des monologues.
Après l’avoir refermé hier soir, j’ai honte d’avouer que j’ai mis vingt ans à aborder ce texte, à l’image de ce que j’ai gardé enfermé en moi durant plus de vingt ans.
Pour lire les monologues du vagin, je m’étais même trouvé un prétexte, une lecture de documentation dans un but d’écriture, un peu comme tous les livres traitant de l’adoption que j’ai dû me taper durant six ans pour alimenter notre combat. Un mauvais souvenir pour certains, des lectures fastidieuses et pénibles sans aucun plaisir, des lectures sans littérature ou de la très mauvaise.
C’est vous dire le mauvais état d’esprit qui m’animait lorsque j’ai ouvert les monologues du vagin et toutes les défenses que j’ai pu mettre en route puisque ce n’était qu’une lecture documentaire. Je m’y étais bien préparée. J’avais tout verrouillé.
Dès la deuxième page, je me suis demandé comment j’avais pu passer à côté de tels textes, comment j’avais pu écrire mon roman sans avoir lu ces textes, comment j’avais pu être idiote à ce point. Je vous passe les excuses que je me suis trouvées, pas une seule ne tient la route si ce n’est mon éducation corsetée et mon déni. 
Dix-neuf textes qui disent que le mot « vagin » n’est pas un mot sale, qu’il faut le nommer, car si une chose n’est pas nommée, elle n’existe pas.
Ces dix-neuf textes devraient être donnés à lire dans les lycées et collèges, ils devraient être lus à tout âge par les femmes et les hommes.
Ces textes nous disent qu’il faut s’affranchir des mythes, de la honte et de la peur. 

Je viens de lire que depuis les législatives de 2022, le vote des femmes pour l’extrême droite avait augmenté de 10 % alors que l’extrême-droite a toujours été, est et restera toujours, l’ennemie des femmes, de leurs droits et de leurs libertés.
C’est encore un très long voyage et l’avenir politique que je crains de voir arriver pour mon pays, ne va pas faciliter la suite du voyage pour les femmes libres, pour les femmes homosexuelles, pour les hommes homosexuels, pour ceux qui ne sont pas blancs et pour ceux qui cumulent les différences.
Si l’extrême droite arrive au pouvoir, l’avenir sera hasardeux pour les différences, pour la culture et nos libertés, et les plus grandes perdantes seront encore une fois les femmes.
J’ai peur pour mes amis.
J’ai peur pour mes enfants. 

« Quand on brise le silence, on comprend combien d’autres personnes attendaient la permission de faire la même chose. Nous — toutes sortes et tous genres de femmes, chacune d’entre nous, avec notre vagin — ne serons plus jamais réduites au silence. »

Eve Ensler, autrice des Monologues du vagin.

Véronique Piaser-Moyen

---------------------

C’est quand même un drôle de lundi de campagne. Le dernier avant le premier tour. Hier dimanche, les grands médias m’ont annoncé que Macron avait « envoyé une lettre à la Presse Quotidienne Régionale. » Curieusement je ne me suis pas précipité ce matin sur La Dépêche à laquelle je ne suis pas abonné pour savoir quelle promesse contenant ce courrier. Il en a déjà tant fait depuis sept ans. Et puis d’ailleurs, je ne suis pas non plus allé sur l’une ou l’autre site d’info en ligne. C’est à se demander pourquoi il ne l’a pas envoyée directement à Internet. Oui, mais en l’envoyant à chaque journal, il s’assure théoriquement une présence en Une. Genre : « Le Président écrit à nos lecteurs » ça fait plus service personnalisé. N’empêche qu’au 13 Heures d’Inter ça a juste fait quelques mots en passant. Il parait qu’il s’est aussi exprimé sur un podcast. Ça fait moderne. Il semble décidément ne pas pouvoir s’empêcher de dire du bien de lui-même. Après tout, il n’a pas grand-chose à faire dans cette campagne sauf à nier la claque électorale qu’il s’est prise il y a deux semaines. Surtout, ne pas donner l’impression de subir. Non, le fait du jour c’est la « présentation du programme de Jordan Bardella ». Lui, il est partout, y compris quand il n’a rien à annoncer. Il faut dire que c’est du lourd. Il y est question d’uniforme à l’école, d’interdiction du portable en classe et de vouvoiement des enseignants. Je sais pas, mais à part la tenue obligatoire (un genre d’uniforme militaire avait existé jusqu’en 1914) on doit tous être des sympathisants du Rassemblement National. Je me vois bien encourager les tournages vidéo de lynchage d’un élève par dix courageux qui l’attaquent et vingt-cinq Spielberg en herbe qui filment la scène. Quant au vouvoiement du prof qui pourrait être contre ? T’imagines « Ah non moi je suis contre le respect au prof et je pense aussi, à y être, qu’on devrait être autorisé à fumer en cours »… Bref il est question dans ce programme, d’un — je cite-Big bang de l’autorité à l’école et de mesures diverses sur l’économie, l’Europe le droit du sol ou la retraite. Au point où il en est, c’est-à-dire partout, j’ai l’impression qu’il peut promettre ce qu’il veut. C’est d’ailleurs le principe d’une campagne, c’est à celui qui trouvera la meilleure punchline ou le bobard le plus percutant. C’est simple, les autres n’existent pas. À gauche nombre de médias en sont encore, dans leurs interviews, à tartiner sur l’antisémitisme supposé de Mélenchon, ou la détestation qu’inspirerait Macron.  

La vérité c’est que les campagnes des candidats n’intéressent personne. Tu parles d’une campagne. Elle se limite cette dernière semaine à deux lignes du dernier sondage. Le Rassemblement National est à un peu plus de 34 % tandis que le Nouveau Front Populaire atteint 29 %. La majorité Présidentielle est dix points en dessous. Les autres stagnent nettement en dessous des 10 % d’intentions de vote. L’impression globale que, plus la courte campagne avance moins elle est lisible sur certains sujets. Je me demande comment font les candidats pour se motiver et trouver leur place dans ce paysage politique mouvant et instable. Va savoir, on est peut-être en train d’inventer le blob médiatique. Un corps unicellulaire géant qui se reproduit se déplace et s’agrandit sans être ni animal, ni végétal, ni champignon. On sait à peine de quoi il se nourrit, il semble se suffire à lui-même. Cette campagne a comme le blob quelque chose d’insaisissable. On l’observe et on se dit « Mais comment cela va-t-il finir ? »

Pierre Nicolas




Le jour J

C'est notre dernier billet.  Merci à Pierre Nicolas pour sa collaboration et son soutien durant ces 21 jours.  --------------- Mes chers...