Mes chers différents.
Aujourd’hui et demain, veille et jour de vote, je ne vais pas parler politique.
Je vais parler des différences.
Je vais vous présenter des "différents" : Sonia, Magali et Nicolas.
Sonia, quarante et un ans, la plus jeune des différents. Et aussi la plus petite. Elle mesure 123 cm, sans ses échasses. Ça, c’est elle qui l’ajoute toujours, le coup des échasses. Pour la décrire, la comparaison la plus facile c’est de vous dire, Mimi Mathy et ensuite vous allez directement penser à Fort Boyard. C’est comme ça, c’est inévitable. C’est un réflexe normal. Je viens d’évoquer Mimi Mathy et je ne peux m’empêcher de penser à ma belle-mère qui à chaque apparition de Mimi Mathy dans le Théâtre de Bouvard, commentait par un : « Elle est quand même mignonne la petite naine ! » J’aurais voulu lui signaler qu’elle commettait un pléonasme de taille et éventuellement oser lui demander pourquoi elle la trouvait mignonne « quand même ». Je n’ai jamais rien dit et j’ai entendu cette remarque durant des années, avant le JT du 20 heures, lorsque nous allions dîner chez elle. J’aurais pu oublier, mais dès que je vois Sonia, c’est plus fort que moi je repense à ma belle-mère. D’ailleurs elle aurait voté pour qui ma belle-mère, la femme du peuple, l’ouvrière qui abhorrait les salauds de patrons ?
Donc la différence de Sonia, c’est d’être naine.
C’est déjà un bon gros dossier pour démarrer dans la vie et jusque-là on pourrait la penser à égalité avec Mimi Mathy à quelques centimètres près : neuf en plus pour Mimi, et comme dit Sonia, à notre niveau de hauteur, neuf centimètres, ça compte.
Pour épaissir le dossier, Sonia est arabe.
Bien brune, bien frisée, bien typée, bien identifiée.
Pour faire déborder le dossier, Sonia a été abandonnée puis adoptée.
La deuxième amie, c’est Magali, quarante-quatre ans.
D’elle, on pourrait dire qu’elle n’a que des différences !
Magali est noire typée indienne, c’est ainsi qu’elle se décrit et qu’on la voit.
Elle est lesbienne. Elle ne s’en cache pas et l’affirme haut et fort.
C’est une militante écologiste, féministe, militante de la cause LGBTQIA+ et de la lutte antiraciste.
Elle vit à Hénin-Beaumont ce qui peut être assimilé à une forme de handicap quand on sait que Magali s’est présentée à des élections face à Marine Le Pen.
Magali a été abandonnée au Sri Lanka, puis adoptée par une famille française.
Depuis cette semaine, elle, qui se sent tellement française, envisage de récupérer sa nationalité sri lankaise pour se payer le luxe d’être officiellement binationale, pour être militante jusqu’au bout et acter sa double identité.
Mon troisième ami bourré de différences, c’est Nicolas. Nicolas Petisoff.
Comédien, metteur en scène, il a quarante-cinq ans.
Homosexuel revendiqué et fier de son orientation sexuelle. Je l’ai rencontré sur scène et je l’ai aimé immédiatement.
La voilà sa différence : être pédé. Ah oui ! Vous croyez qu’on ne peut pas dire « pédé » ? Mais si ! Quand on ne leur met pas sur la gueule, on peut ! Allez leur demander, ce n’est pas du tout une injure quand on les aime. Et moi, je les ai toujours aimés. Ce sont des hommes dont je n’ai pas peur, je peux passer l’après-midi vautrée sur un lit avec l’un d’entre eux à regarder la téloche sans appréhender qu’il s’approche de moi et me touche. Ce sont les seuls hommes que j’embrasse sans crainte.
Nicolas est blanc. Il a cette chance.
Mais, bon, faudrait pas croire non plus… Nicolas a été abandonné puis adopté.
Depuis le 9 juin à 21 h, j’entends leurs frayeurs.
Est-ce qu’ils vont devoir vivre dans une France où la xénophobie et l’homophobie ne seront plus seulement banalisées, mais institutionnalisées ?
Que vont devenir les spectacles vivants et la culture en général ?
Et la littérature ? La liberté des mots ? Ma liberté.
Ce samedi 29 juin, vingt jours après la dissolution de notre démocratie et veille du premier tour des législatives, je pense à Sonia, Magali et Nicolas, je pense à toutes celles et tous ceux qui sont différents et qui seront visés par la haine.
Je pense aux femmes qui seront elles aussi les premières à payer le prix de l’ordre et de la morale.
Je pense à ma fille. Je ne pense plus qu’à elle. Comment et pendant combien de temps vais-je pouvoir la protéger et la rassurer ?
C’est effrayant.
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"Comment avouer son amour quand on n'a pas le mot pour le dire ?"
Spectacle de Nicolas Petisoff et Denis Malard à Avignon du 4 au 21 juillet.
https://lebureaudesparoles.fr/spectacles/comment-avouer-son-amour-quand-on-ne-sait-pas-le-mot-pour-le-dire/
Véronique Piaser-Moyen
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Demain dimanche, le pays votera pour le premier tour des législatives. Aujourd’hui samedi, il est interdit de parler politique, candidats ou programme à la télévision ou à la radio. C’est une règle en France. On pourrait aujourd’hui parler d’une tradition tant elle figure depuis longtemps, depuis 1881 exactement dans le code électoral. Avec le progrès, la radio, la télévision ou les sondages cette loi est modifiée et renforcée tous les cinq ans en moyenne, mais le fait est là : la veille du scrutin, on respire et c’est une bonne idée. Comme un souffle l’air frais ou comme le calme avant la tempête. Chacun se le voit depuis sa fenêtre. Pour l’un, l’orage qui gronde au loin et pèse comme une Cocotte Minute sur le moral du citoyen et pour l’autre l’air frais venu des sommets enneigés qui éclaircit les idées.
Ce midi, j’avais un repas des voisins. De fait, et sans que personne ne l’ait souhaité, on n’a spontanément pas dit un mot de politique. Un vieux souvenir peut être de l’affaire Dreyfus, il fallait éviter d’en parler à table. Je me souviens d’une vieille gravure, Daumier peut-être. Elle tenait en deux images. Sur la première une famille était réunie a table. Un calme bourgeois planait. Sur la seconde vignette, les mêmes convives s’entretuaient à grand renfort de couteaux et d’yeux au beurre noir. La légende concluait « ils en ont parlé ». Je suis bien tombé avec mes voisins. Non seulement le sujet dont on ne parle pas n’a pas été abordé, mais en plus on n’a pas non plus dit du mal des absents. Vous savez, celui qui gare sa voiture comme un porc quand il n’y a pas de place devant chez lui et l’autre qui ne dit bonjour à personne dans la rue comme si on était invisible. Alors on a parlé de la pluie, du ramassage des poubelles jaunes et du nouveau plan de circulation. Les derniers sens interdits, c’est à chaque fois pareil, tout le monde les déteste. Au moins on est d’accord sur un point. La mairie est nulle.
On cherche les conversations qui nous rapprochent et on évite celles qui nous éloignent les uns des autres. « Il est bon ton guacamole, tu me laisseras la recette ? »
« Oh pour moi, il est trop épicé, j’ai les gencives qui saignent à la moindre trace de piment. »
« Et ta sangria, ah toi, tu n’y mets pas de sucre, je pensais que c’était obligatoire dans la recette. » Les enfants ont joué sous la pluie, tout heureux de sauter dans les flaques, protégés par leur K-Way. C’était un bel après-midi. Demain dimanche, on profitera de la fraicheur.
Pierre Nicolas

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