lundi 17 juin 2024

J-20

 


Deuxième jour.  Que c'est long.
On va finir par les passer ces vingt et un jours. Le temps passe toujours, ce qu’on ne sait pas c’est ce qui se passera une fois ces jours passés. 
Ce matin, en roulant vers La-Française — quel nom magnifique ! — pour aller nourrir les juments de ma fille, je me suis dit que je n’avais pas le droit de douter. Le militantisme, c’est ne jamais se demander si on va gagner, c’est se dire chaque matin : « On va gagner ! » Je me le suis répété pour m’en convaincre tout en me sentant terriblement seule. Les réseaux sociaux se taisent, chacun se réfugiant derrière des fleurs et des chats. Est-ce la sidération dont ils ne sont pas sortis ou la peur d’un futur incertain qui pousse à se taire? ou à assurer ses arrières ? Je n’ai pas la réponse et ce silence me rend triste. Ce silence que j’interprète comme de la complicité. 
Ce n’est qu’une petite tristesse de pas grand-chose face à l’indignation qui me saisit en lisant que Klarsfeld, le pourfendeur de nazis,  proclame à la presse que le RN ne porte plus de valeurs à combattre. Il votera pour eux au second tour. Klarsfeld est tombé dans la tragédie de la vieillesse, ce naufrage qui vous fait dire les pires horreurs, ça ne peut pas être autrement. Heureusement que nous avons eu Badinter pour nous laisser l’espoir de vieillir dignement. 
Les juments de ma fille ne semblaient pas concernées par la menace de l’extrême droite, elles étaient sereines et gracieuses dans le soleil levant. 
La jeune, celle que j’ai vue naître, et qui est devenue la dominante du troupeau, m’a   murmuré à l’oreille qu’il fallait tenir bon, qu’il fallait se battre. 
Elle m’a dit : « Je ne suis qu’une jument, on pourrait penser que du moment que tu me remplis mon auge, je me fous du reste, eh bien, non ! Je suis avec toi et avec vous tous du Front Populaire. On va gagner ! » 
Elle a poussé un long hennissement et, telle une guerrière, s’est élancée au galop vers le bas du pré. 
Sur la 3, le JT national s’est ouvert triomphalement ainsi : « Les JO, c’est dans trente-neuf jours ! ». 
J’ai dit : « Qu’est-ce qu’on s’en fout ! »
Jean-Noël a pouffé.
Faut que je demande à Pierre Nicolas s’il l’aurait ouvert comme ça, son JT.  
T'aurais fait quoi Pierrot ? 
La seule qui s’en sort bien, c’est Hidalgo. Tout le monde a oublié qu’elle avait promis de plonger dans la Seine.

Véronique Piaser-Moyen

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Véronique, ce que je t’ai écrit hier aurait pu être le fruit d’une réflexion de plusieurs heures voire plusieurs jours. Ce n’est pas le cas. Tout, dans ma tête, s’est passé en quelques secondes. Après tout, l’annonce tout à trac par le garant des institutions d’une dissolution immédiate de l’Assemblée nationale alors même que l’extrême droite de son pays vient de réaliser un score historique aux élections européennes aurait nécessité de prendre un peu de recul. Je n’ai pas pris le temps de la pensée. Je me suis immédiatement demandé comment agir. Je te l’ai très vite dit. Si on se base sur les résultats, les sondages ou les reports de voix, bref si on se fie à l’aspect mathématique du scrutin, l’affaire est pliée. C’est une question de logique quasi arithmétique. Un plus un a toujours fait deux. En additionnant 31 % et 5 %, on obtient forcément 36 % sans même tenir compte de l’effet multiplicateur de la vague en cours. Je me suis rapidement convaincu que la seule digue possible, c’était celle d’un espoir. C’est ainsi, une espérance ne se comptabilise pas, ni ne s’anticipe. Du strict point de vue comptable, la démocratie est déjà battue. Tous ces gens vont forcément voter dans le même sens sauf… si on propose autre chose aux autres électeurs. La réponse est venue de la gauche, non pas parce qu’elle est plus républicaine ou plus maligne que les autres, mais parce que c’est la seule à pouvoir le faire. C’est très simple. Le Rassemblement National se contente de sourire et de compter les ralliements, les Républicains s’entredéchirent autour de leur président, quant à la Macronie elle n’a pas fini de subir la décision calamiteuse de son champion. Je trouve que ce « Nouveau Front populaire » a le mérite de cette initiative. Mais je ne t’écris pas pour recopier ici les grandes lignes des analyses des politologues parisiens. 
Je me pose une autre question plus terre à terre. Je me suis, le soir même de ce fameux dimanche 9 juin, demandé qui étaient ces millions de citoyens français qui venaient de rejoindre le parti de Marine Le Pen. Je ne pose pas la question du pourquoi ont-ils fait ça ou de quel endroit l’ont-ils fait. C’est l’affaire des instituts politiques. Non, moi, je me dis qu’ils sont très nombreux et que forcément il y en a un certain nombre autour de moi. Or je ne les vois pas ni ne les entends. Je suis pourtant ouvert d’esprit. Je n’aime pas la chasse, mais j’ai des copains chasseurs. J’évite d’en parler avec eux. Je n’aime pas les idées d’extrême droite, mais j’ai eu plus jeune des discussions passionnantes avec l’un ou l’autre de leurs penseurs. Je me souviens d’un skinhead en 1979 qui me disait sa réelle connaissance de la musique classique et de ses interprètes. C’était la première fois que je croisais un « facho » (mes copains et copines le désignaient comme ça) jeune. Au moins avait-il une sorte d’uniforme entre jeans moulant, bretelles et Doc Marten’s. Moi je ne le jugeais pas là-dessus, mais sur ce qu’on échangeait. Et puis, je n’en avais pas peur. L’extrême droite était alors très rare. Le FN comptait à peine 200 adhérents. 45 ans plus tard, le sympathisant d’extrême droite s’est fondu dans la masse. Il évolue dans toutes les classes sociales et n’apparait plus de près ou de loin comme un « ennemi ». Je n’ose pas écrire comme un repoussoir. 
En écrivant ces mots, je repense à un homme aujourd’hui disparu. Il s’appelait Antoine Ollier. C’était un républicain espagnol qui avait combattu Franco avant de fuir son pays. Il habitait un petit appartement à Auch avec son drapeau républicain rouge, jaune et violet et sa vieille carte jaunie du parti communiste. Il avait 17 ans quand Franco a fait son coup d’État. Il adorait la corrida comme je la déteste. On me dira, ça remonte à loin et ça n’a plus sa place aujourd’hui. Si, et vous allez comprendre pourquoi. Comme je l’interrogeais sur sa Guerre d’Espagne, il m’avait confié que le pire de ses souvenirs dans cette guerre civile était qu’on ne pouvait pas y reconnaitre son « ennemi ». Un soldat franquiste avait son uniforme et il l’identifiait facilement. C’était aussi valable pour les curés réactionnaires. En revanche, les civils qui avaient pris fait et cause pour le dictateur, qu’il appelait « los fachas » étaient habillés comme lui, marchaient comme lui, mangeaient comme lui et vivaient souvent comme lui. Comment savoir qu’ils étaient de l’autre bord ? 
Je sais bien que cette situation n’a absolument plus rien à voir avec l’échiquier politique actuel en France. L’extrême droite n’y est évidemment plus fasciste, mais l’anecdote m’est revenue en mémoire. Celle de l’immense difficulté à identifier un camp et donc à bâtir une digue pour le contenir hier par les armes et dans deux semaines par les urnes. D’autant que le terreau idéologique de l’extrême droite est devenu flou. Elle demande grosso modo plus d’identité, plus d’autorité et plus d’ordre. Et alors, la belle affaire ! Moi non plus, je n’aime pas les voleurs, les dealers, les voyous violents et les délinquants de la route. 
Crois-moi Véronique, on n’a pas le cul sorti des ronces. 

Pierre Nicolas




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Le jour J

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