samedi 22 juin 2024

J-15


 

Hier, Pierrot me disait : « je suis sec ».
Aujourd’hui, c’est mon tour, je n’ai plus rien à dire. 
Le temps passe si doucement et si douloureusement. Il pleut et il fait nuit la journée alors que déjà les jours raccourcissent. 

Quand verrons-nous la lumière et la reverrons-nous ? 

Depuis le 9 juin au soir, j’ai l’impression de rouler dans un bus sans chauffeur. 
Nous sommes nombreux dans le bus, alors on se relaie pour prendre le volant à tour de rôle. Il y en a qui n’ont jamais conduit un bus de leur vie, mais ils y vont courageusement. 
Hier, c’était mon tour et j’avais bien prévenu que moi aussi je n’avais jamais conduit un engin pareil et j’ai pris soin d’ajouter pour qu’ils soient bien avertis, que même conduire une petite voiture me demandait un gros effort alors que là, c’était vraiment un pari risqué pour tout le monde vu le ravin en contrebas de la route. Vous ne me croirez pas si je vous dis que tout le bus m’a encouragée, ils hurlaient : « Vas-y, Véronique ! Tu peux le faire ! », c’était un vrai délire à l’arrière. J’ai tenté de résister à la pression, de leur expliquer que j’allais mettre leur vie en péril, mais on m’a répondu que je ne pouvais pas faire pire que le président qui venait de nous laisser en plan. 
Alors après un petit tuto expédié en cinq minutes par un chauffeur chevronné, j’ai pris la route. Sans regarder le vide en bas, j’ai fixé mon regard sur l’horizon droit devant et j’ai roulé avec mes passagers à l’arrière. Une fois passés les premiers kilomètres durant lesquels une certaine tension était palpable, j’ai senti la sérénité regagner les passagers. Certains avaient entamé des parties de cartes, d’autres avaient replacé leurs écouteurs dans leurs oreilles et en risquant un œil dans le rétro j’en ai même aperçu deux qui s’étaient endormis. 
Dans l’après-midi, on est venu me taper sur l’épaule pour me dire que j’avais fait ma part de route, qu’un autre passager allait prendre le relai et que je pouvais aller me reposer. 

Demain, on se repassera le volant et ainsi de suite jusqu’au 7 juillet.
On roulera pour aller là où nous espérons trouver la lumière.
Pour aller au bout de cette route de l’impossible. 

Véronique Piaser-Moyen

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C’était un tout petit bonhomme bien habillé en smoking. Il jouait du violon tout seul un soir en plein air sur une immense place de Rennes. Il était monté sur une caisse en bois pour qu’on le voie mieux. Autour de lui, plein de gens l’écoutaient respectueusement en silence. Tout le monde souriait. 
C’était le 21 juin 1982, jour de la première fête de la musique. Quarante-deux ans déjà. Le public et les artistes avaient le sentiment de vivre un privilège. On avait enfin le droit de faire de la musique dans la rue. C’était une belle idée et chacun pouvait contribuer selon ses moyens. Et puis les sonos plus puissantes que celles du voisin sont arrivées tout comme les stands de merguez mal cuites et les cannettes de bière tiède. La médiocrité doit plaire. 

Hier soir je n’ai pas croisé grand monde dans les rues. La pluie peut être, une forme de lassitude aussi. Même France 2 n’a pas retransmis un de ces mégaconcerts qu’il affectionne depuis 20 ans avec force jeunes gens qui s’agitent et font plus de bruit que tous les autres réunis. Faites du bruiiiiiit pour… Le public obéissant n’entend même pas le nom de l’artiste et se met déjà à hurler fou de bonheur devant les sky cams disposées là en rase motte à son service. Renseignement pris, cette soirée calme et silencieuse sur le Service public avait une raison. C’est parce qu’hier il y avait un match de foot européen sur M6. Et alors ? Le service public aurait eu peur de la concurrence au point qu’il se permet de changer la date de la Fête de la Musique ? Il faudrait savoir : il a prévu un bon programme ou a imaginé une merde ? À moins que les décideurs ne soient conscients que ça n’intéresse plus grand monde, leur défilé de variétés criardes dévoyé à grands coups de sponsor FM ad hoc. La musique est rentrée dans le rang. C’est que France 2 a aussi ses artistes maison politiquement corrects et également prêts à toutes les outrances pour assurer l’audience. Le syndrome du concours de l’Eurovision. Plus c’est laid et provocateur, mieux c’est. 

On dira que tout m’énerve, mais bon sang, c’est important la musique alors la moindre de choses c’est de la respecter. Je veux bien que ce soit une industrie, il fallait au moins ça pour qu’elle arrive jusqu’à mes oreilles d’enfant prolétaire privé de loisir musical et réduit à tout découvrir sur les rubans sonores du transistor ou à la rigueur chez les copains munis d’un électrophone. Ça n’étonne donc plus que moi qu’avec huit notes (ben oui : Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si, Do, ça fait huit), les auteurs arrivent à passionner les gens depuis minimum cinq siècles?? Et d’ailleurs… Ah, pardonnez-moi, les premières notes à la guitare de l’intro de Révolution des Beatles retentissent à l’instant sur mon portable. C’est ma sonnerie perso. Quelqu’un m’appelle. 
« Allo oui, bonjour Véronique ! » 
C’est Véronique, celle qui m’accueille depuis treize jours sur son blog. Elle m’explique que je me suis trompé dans mon billet. Que celui que je viens d’écrire et qu’elle découvre après que je lui ai envoyé par mail doit être pour un autre blog consacré à la musique. Nous on est censés parler politique et sentiments intimes depuis la dissolution de l’Assemblée nationale il y a presque deux semaines. Ça fait désordre.
« Attend Véro, je me relis, il doit y avoir méprise »
 Quelques secondes de blanc, puis je reprends la parole. 
« Ah, mais tu as raison, Véronique, je suis confus. Sot que je suis. C’est très simple. Emporté par mon élan, j’ai écrit à chaque fois le mot musique à la place de politique. J’ai tout mélangé. Mais c’est vrai que c’est facile de confondre. Le destin de la politique est intimement lié à celui de l’industrie de la musique. Chaque média privé a son chouchou, mais feint de respecter tous les autres. Même évolution, tout dans la forme et plus rien sur le fond, même difficulté à se renouveler, mêmes impostures en recyclant habilement les idées d’un autre. »
L’Eurovision c’est la dissolution. Et nous, on regarderait ça, obligés d’y trouver un intérêt ? Qui domine la scène musicale aujourd’hui chez les jeunes ? Ce sont les rappeurs. Mais ils sont politiquement inoffensifs. Ils recyclent tout ce qui les a précédés et se réservent les bonnes places : celles qui sont bien payées. Les derniers à avoir musicalement et socialement jeté le pavé dans la mare, ce sont les punks à la fin des années 70. Leur arrivée avait effrayé la scène internationale. Elle a finalement été salutaire. 
La politique française en fera autant dimanche prochain. 

Pierre Nicolas

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C'est notre dernier billet.  Merci à Pierre Nicolas pour sa collaboration et son soutien durant ces 21 jours.  --------------- Mes chers...