dimanche 23 juin 2024

J-14

 


Elle s’appelle Alice. 

Je la rencontre tous les matins où je vais boire un café à l’Agora sur la place Nationale. Elle y est attablée devant la page des mots croisés de la Dépêche et du Parisien, sauf le mardi, jour de fermeture de l’Agora où elle se replie au Marakana. 
Rien ne semble pouvoir la faire déroger à son rituel et je l’envie.

Il y a quelques mois, j’en ai su un peu plus sur elle. C’est elle qui nous avait interpelés et je m’étais autorisée à la questionner. Le bic en l’air, elle nous avait demandé : « Je bute sur un mot : sandove, ça veut dire quoi ? Ce ne serait pas un mot d’informatique ? Vous, vous devez savoir ! » On avait réfléchi, mais moi si on ne prononce pas exactement comme il faut, je ne comprends pas et c’est Jean-Noël qui avait immédiatement réagi en lui disant : « C’est sandow, c’est un tendeur ! » et elle avait replongé le nez dans sa grille en acquiesçant : « Ben oui ! C’est tendeur. Il me manquait le d ! Merci ! »

C’est ce jour-là que nous avions entamé une petite discussion et que j’ai appris qu’Alice avait quatre-vingt-dix ans, qu’elle venait à pied tous les jours, depuis chez elle, un peu plus de deux kilomètres aller-retour, qu’elle faisait des mots croisés depuis ses dix-huit ans et que quand elle ne faisait pas de mots croisés elle consacrait sa vie à Dieu. Je n’en ai pas su bien plus, seulement que la solution à tous nos problèmes passait par Dieu. Elle était formelle sur ce point, bien plus que pour le sandove récalcitrant. 

Ce matin, quand Jean-Noël m’a trainée sur la place Nationale pour y boire un café, Alice y était aussi, comme tous les jours. Elle avait toujours l’air aussi heureuse. Comme si de rien n’était alors que pour moi, tout y était et du mauvais côté. 
Nous nous sommes dit bonjour selon nos habitudes. Je dis : « Bonjour Alice ! » et elle me répond : « Bonjour madame ! » 

Ce matin, je lui ai demandé si je pouvais la prendre en photo, juste ses mains sur la grille des mots croisés, elle m’a demandé pourquoi je voulais la prendre en photo et je lui ai expliqué que j’écrivais des billets et qu’aujourd’hui j’allais écrire un billet sur elle. Elle m’a dit : « Vous pouvez bien prendre ma tête aussi, je n’ai rien à cacher ! » et elle a posé immobile. Puis elle a repris sa grille, souriante. 
Est-ce que ce n’est pas Alice qui a raison puisqu’elle a l’air si heureuse et insouciante ?
Je ne veux pas savoir pour qui elle va voter dimanche, peut-être pour Dieu. 

La seule chose qui m’inquiète, c’est le matin où je ne verrai plus Alice à la terrasse de l’Agora. 

Véronique Piaser-Moyen

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Toute la journée de ce dimanche, j’ai eu les mains dans le cambouis au sens propre du terme. On pourrait croire que je fais allusion à ces Français qui se démènent comme de beaux diables pour sortir le mieux possible la France de l’impasse politique dans laquelle elle semble s’engager, mais non je ne parle pas au sens figuré. J’ai vraiment fait de la mécanique moto toute la sainte journée ! 

Ça me rappelle ma jeunesse quand je travaillais dans une concession Suzuki/BMW à Strasbourg et puis ça fait du bien par les temps incertains qui courent. La mécanique, ça ne ment pas. Ou t’as les bons gestes et tu vas au bout, ou tu merdes et tu vas droit dans le mur. Vous me voyez venir, toute différence avec l’ambiance politique actuelle et le bordel ambiant serait fortuite. J’ai toujours aimé travailler de mes mains. Si j’échoue, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. 

Une nouvelle m’a glacé en cette fin de semaine. Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis, une vraie star de ma jeunesse, n’a rien trouvé de mieux que d’expliquer qu’en cas de duel entre LFI et le RN, il voterait pour le parti co- fondé par les gens qu’il a toute sa vie combattu. Je peux comprendre un joint spi qui fuit ou un filetage qui merde, je peux le comprendre et le réparer, mais un tel reniement des valeurs d’une vie ça m’échappe totalement. Même en admettant que le naufrage de l’âge y soit pour quelque chose, ce qui au passage me parait très douteux, je ne comprends simplement pas comment on peut à ce point tourner casaque. Qu’on puisse avoir envie de voter pour le RN, je l’entends parfaitement. J’ai rencontré plusieurs de leurs têtes d’affiche, j’ai toujours pu avoir avec elles et eux des conversations de mon point de vue enrichissantes. Ça ne me viendrait pas à l’idée de mal juger leurs électeurs. Ils ont bien le droit de faire ce qu’ils veulent de leur bulletin de vote et ils ont raison de le faire s’ils pensent que c’est une solution. En revanche je ne comprends pas la volte-face de Serge Klarsfeld. Je me souviens d’un jour où je l’ai interviewé en pleine rue à Strasbourg. Mais j’avais l’impression de parler à égalité avec Superman. Je l’imaginais courant partout dans le monde après de vieux salauds, honteux de ce à quoi ils avaient participé, mais pas au point de le payer un jour. Cet homme-là m’a convaincu par sa vie et son parcours que tout sur terre finissait par se payer. Qu’une ordure puisse avoir toute sa vie, échappé a une sorte de justice immanente jusqu’à ce que Serge K. un matin vienne sonner à sa porte : « Bonjour je suis le grain de sable dans votre vie, l’heure des comptes est venue. » Presque comme l’homme à la faux auquel on ne peut pas échapper. Il est était là, devant d’anciennes saloperies de l’humanité et aucune fuite pour elles ou eux, n’était possible. 

Si j’ai toujours tenté d’être un mec bien sur terre, c’est en partie à lui que je le dois. Enfin, c’est comme ça que je le voyais Serge K., comme un petit bout de Monsieur Propre dans les étables de l’humanité. Je voulais y croire et patatras. Je crois qu’à lui seul, il est pire que tout le reste. Je croyais en lui. Il a sans doute ses raisons. 

Enfin, je les lui souhaite. 

Pierre Nicolas


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