vendredi 21 juin 2024

J-16

 


Ce matin, Pierrot m’a dit : « Je suis sec, j’ai mille choses à faire, deux motos à vendre ». Moi, je lui ai répondu : « On a le droit d’être sec et tu as le droit de dire dans ton billet que tu as deux motos à vendre. » J’ai ajouté que j’allais un peu mieux, moins noyée dans mes ténèbres. 

La journée d’hier a été difficile à passer, il a fallu la faire passer, ne pas penser que nous aurions dû être à l’Assemblée nationale. Ravaler mes larmes et me forcer à vivre. 

Hier après-midi, alors que nous marchions vers le point de rassemblement de la manif, je disais à Jean-Noël combien je ne supportais plus de recevoir sans cesse des appels à l’aide.
Ces sollicitations très variées déboulent dans ma vie quotidienne, à l’improviste, sans crier gare, sans jamais me demander si je vais bien. On m’appelle sans jamais s’assurer que je suis en mesure de recevoir ces appels. Sans se soucier de moi. Je suis une répondante SOS.
Des appels parfois très alarmants comme ceux que l’on passe juste avant de se jeter par la fenêtre. Ceux-là sont effrayants, car je n’ai pas l’expertise pour y faire face et je suis terrorisée par la responsabilité que me confèrent ces appels au secours. Il y a quelque temps, j’ai ainsi raté un message. Il a trainé plusieurs mois dans ma messagerie et lorsque j’y ai répondu avec trois mois de délai, la personne m’a dit qu’elle était hospitalisée en psychiatrie. Je n’ai pas voulu en savoir plus. Je me suis dit que je n’y étais pour rien, que c’était ainsi. 
Je reçois aussi des messages pour me demander si je suis satisfaite de mon éditeur. S’il lit ces lignes, il va rigoler. Que répondre à ce genre de question?? Qu’attend mon interlocuteur?? Je n’en sais rien. Je réponds que oui, je suis très satisfaite de mon éditeur. Comme si une relation humaine se mesurait ainsi.
I
l y a ceux qui veulent profiter du réseau qu’ils imaginent que j’ai. Mais qu’imaginent-ils donc ? 
Il y a aussi ceux qui partent en vacances à Sri Lanka et qui veulent des informations sur le pays. Et je n’ai plus rien envie de dire à un touriste qui va à Sri Lanka, car ce pays n’est plus pour moi un pays de tourisme. C’est un pays de guerre et de massacres, un pays de crise économique, un pays de dictature, un pays d’enquête et de vols d’enfants. 

J’énumère tout cela à Jean-Noël en avançant vers le point de rendez-vous. 
«Tu es utile, me dit-il.
 — Utile ? Mais c’est terriblement réducteur ! Tu veux dire, utile comme une échelle ?»
J’emploie à dessein, cette métaphore de l’échelle, car je sais que dans tous les lieux que nous avons habités, Jean-Noël a toujours eu besoin d’acheter une échelle en fonction de la hauteur du toit ou des murs. Pourquoi fallait-il à chaque fois racheter une échelle?? La précédente ne pouvait-elle pas faire l’affaire?? Je n’ai jamais compris. J’insiste donc sur l’échelle. 
« Mais l’échelle, même si elle est très utile, tu en fais quoi quand tu n’en as plus besoin ? Tu la ranges à l’horizontale au sol. 
— Oui. 
— Tu vois bien ! Et une fois qu’elle est rangée, tu ne la vois même plus ton échelle. Il n’y a que quand tu en as besoin que tu la redresses et qu’elle redevient une échelle et qu’elle est utile ! Eh bien, moi, c’est ce que je ressens. Je suis utile, on m’utilise et ensuite on me range au sol. »
Nous avons continué à marcher avec l’image de l’échelle et j’ai ajouté :
« C’est surtout que ça ne marche que dans un sens. Moi, je n’appelle jamais personne. Ce sont les autres qui m’appellent et ils ne me demandent jamais si je vais bien. Ils ne veulent pas savoir puisque je dois être utile. »
Jean-Noël est resté silencieux quelques instants et a eu cette fulgurance qui m’a étonnée, lui qui est si peu porté vers et par la musique, m’a dit :
 « “Utile”, cette chanson de Julien Clerc que tu aimes tant, elle dit pourtant autre chose, non ?
— Oui, elle dit :
"À quoi sert une chanson si elle est désarmée ?
Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés
Comme une langue ancienne
Qu’on voudrait massacrer
Je veux être utile
À vivre et à rêver
Comme la lune fidèle à n’importe quel quartier
Je veux être utile à ceux qui m’ont aimé
À ceux qui m’aimeront
Et à ceux qui m’aimaient
Je veux être utile
À vivre et à chanter” »

Nous étions arrivés au point de rassemblement de la manif du Nouveau Front Populaire. Là où nous espérions être utiles. 

Utile à vivre et à rêver. 
Je veux être utile. 

Véronique Piaser-Moyen

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«Quel con, mais quel con je fais, ce n’est pas possible d’être aussi con ! » 
En 1997, ça passait tous les soirs sur Canal + et ce sont texto les propos que Les Guignols de l’Info prêtaient en boucle au président de la République de l’époque. Et de fait, il était bien difficile de penser autre chose. Sur ce coup-là, Chirac avait joué au con. Ça faisait référence bien sûr à sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale. Une vraie calamité. Il y disposait d’une majorité de droite confortable, mais divisée entre UDF et RPR et était alors au pouvoir depuis deux ans. Avant lui, François Mitterrand avait dissous par deux fois l’Assemblée nationale et avait obtenu dans les deux cas un résultat favorable et une majorité de gauche. Chirac, encouragé par ces précédents et inquiet de la politique d’austérité qu’il va devoir mettre en œuvre dans les mois qui suivent pour cause de dérapage budgétaire, annonce la dissolution et se retrouvera flanqué d’une majorité de gauche plurielle alors qu’elle était jusque là ultra minoritaire. D’où le « Mékelcon » du début. Je me suis souvent demandé ce qui lui était passé par la tête d’autant qu’il sera réélu en 2002 à la tête du pays. Contre Jean Marie Le Pen soit, mais réélu quand même. Après tout Jospin était loin d’avoir démérité à Matignon. Bref, une mauvaise réélection vaut mieux que pas de réélection du tout. 

Si je vous raconte ça, c’est que quatorze jours après la dissolution signée cette fois Emmanuel Macron, je me demande encore ce qui lui est passé par la tête. Quel besoin de précipiter ainsi un pays entier dans le chaos au soir d’une élection européenne finalement assez banale?? Oui les droites identitaires y ont progressé, mais pas tant que ça. Elles représentent un petit quart des élus et restent en marge du système. Je me demande si Macron se rend bien compte du bazar qu’il a mis dans le pays. Si encore sa manœuvre ou plutôt son choix était lisible, mais ce n’est pas le cas. Même dans son propre camp, Yael Braun Pivet et Gabriel Attal qui ne sont pas les premiers venus ont fait savoir leur désaccord. 

Ce que je ressens de loin c’est que depuis quatorze jours un pays entier s’emploie à réparer la faute ou l’absence (je ne sais pas bien) d’un président. Certains, comme lui, y font bonne figure, espérant en profiter, d’autres se dépouillent par souci humaniste pour éviter la victoire de valeurs identitaires, d’autres enfin y vont à contrecœur convaincus d’avance de la Bérézina qui les attend. Mais je remarque un truc, personne ne se défile. Tous y vont en tentant de garder leur honneur comme les soldats anglais défaits par les Japonais du Pont de la rivière Kwaï. Ils pourraient tout abandonner, mais partent construire leur putain de pont tous les matins en sifflant. Ils ont d’abord pensé se livrer à du sabotage, mais finalement trouvent une forme de rédemption par la fierté d’un travail accompli. En ce moment, les électeurs français me font penser à ce film comme une parabole du destin contraire avec lequel il faut faire quelque chose de bien. 

Je n’ai pas la moindre idée de la façon dont tout ça va se terminer en France. S’il le faut, Macron va se retrouver dans quelques jours avec Jospin à Matignon. Non là je déconne. 

À demain. 

Pierre Nicolas



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Le jour J

C'est notre dernier billet.  Merci à Pierre Nicolas pour sa collaboration et son soutien durant ces 21 jours.  --------------- Mes chers...