mercredi 19 juin 2024

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Dans les ténèbres où je suis plongée depuis le dimanche 9 juin à 21h01, il se présente deux stratégies pour ne pas plonger plus profond.  

La première stratégie consiste à attraper les mains qui se tendent, celle de Pierrot dans chaque billet qu’il écrit, celle de mon homme qui me tire comme on le fait avec un enfant qui ne veut plus avancer ou comme avec un chien qui bloque des quatre pattes au bout de la laisse, on le tire quitte à le traîner sur le flanc sous les regards amusés des passants.

La deuxième stratégie consiste à agir et à entrer dans le combat. Ça, je sais parfaitement faire. Parfaitement entraînée par les six années de la lutte que nous avons menée, mais aussi parfaitement épuisée et laminée, sauf que les traversées du Sahara m’ont enseigné que même lorsque l’on se croit au bout du rouleau, il reste toujours de l’énergie pour poursuivre. Les roues de la voiture ensablées jusqu’aux moyeux ne m’ont pas fait abandonner, il fallait trouver une solution, il fallait se mobiliser pour sortir la voiture du sable. On ne s’est jamais dit : « Tant pis, on est trop fatigués, on laisse tomber. » On a pelleté pour se sortir des sables du Sahara jusqu’à nos dernières forces et on a redémarré. Comme j’ai appris à le faire dans le désert du Sahara, j’avance, militante. 

Pour que les ténèbres n’aient pas ma peau, je dois garder une vision claire et ça tombait bien, puisqu’hier j’avais rendez-vous avec mon ophtalmo. J’écris « mon ophtalmo », car c’est le mien, celui que j’avais perdu il y a plus de dix ans après qu’il eut manqué de perdre la vie dans un grave accident de moto. Hier, je l’ai retrouvé, nous nous sommes retrouvés et il m’a raconté sa lente reconstruction et son bonheur d’avoir repris son activité de médecin. Un quart d’heure amical qui faisait un bien fou. 

Dans la foulée, je suis allée chez un opticien pour commander une nouvelle paire de lunettes et choisir une monture. C’est une opération que je redoute toujours, car une fois que j’ai enlevé mes lunettes, je ne me vois plus. Et comment savoir la tête que l’on a si l’on ne se voit pas ? J’emmène toujours Jean-Noël avec moi en lui confiant cette lourde responsabilité de me conseiller en sachant que le verdict définitif tombera une semaine plus tard lorsque j’irai prendre livraison de mes lunettes et que je pourrai enfin voir la tête que j’ai, mais qu’il sera trop tard. Je dois aussi faire confiance à l’opticien qui me prend en charge. Et hier, les opticiens étaient de mauvaise humeur. 

Le premier, après m’avoir montré quelques montures qui ne me convenaient pas, m’a envoyée chez un concurrent indépendant. 

Le deuxième, le concurrent indépendant donc, m’a dit qu’il n’avait pas le temps de me recevoir, qu’il fallait revenir. 

Le troisième, heureusement que le centre-ville de Montauban regorge d’opticiens, m’a reçue gentiment. Il a écouté mon inquiétude et mes désirs très précis en matière de monture. Un truc normal, mais original, mais pas comme les montures rigolotes qui font rigoler seulement deux jours, mais qu’on a sur le nez pour au moins deux ans, ou alors pas des montures de mémé, ou pas des montures clinquantes non plus, ou pas non plus ces montures énormes à la mode, c’est bon, je les ai portées en 1980 et je sais le poids que ça pèse sur le nez. Je voulais des montures rondes, c’est plus confortable avec ma correction, des montures métalliques et petites. C’est simple, non ? 

C’était finalement tellement simple que la deuxième monture essayée était la bonne, un modèle iconique des années 70, une référence. De ce que je voyais, elle m’allait bien. De ce que Jean-Noël et l’opticien m’affirmaient, ça m’allait bien aussi. 

Le contact s’établissait doucement entre l’opticien et nous, il avait son temps, il prenait les mesures, établissait son devis, nous parlait de ses voisins. Face à moi, je prenais le temps de l’observer, un homme d’une quarantaine d’années, brun et mince, plutôt séduisant. Des yeux très foncés dont l’un filait parfois dans un léger strabisme mystérieux. Il m’a soudain fait penser à mon fils aîné qui lui aussi possède ce regard profond qui peut sans prévenir faire un pas de côté que je trouve si charmant parce qu’il révèle soudain une faille. 

Comment en sommes-nous arrivés à parler du futur ? Comment avons-nous chacun de notre côté avancé sur le lendemain du 7 juillet ? Je ne sais plus, je me souviens seulement de la prudence qui accompagnait les quelques phrases que chacun s’est risqué à prononcer en scrutant le regard de l’autre et quand l’opticien a dit : « Le 8 juillet, selon les résultats, ça risque d’être la guerre civile », le silence éprouvant qui s’est ensuivi marquait la marche que chacun se refusait à franchir.
La méfiance nous étouffait, c’était insupportable. Nous nous sommes dévisagés, interrogatifs, durant une fraction de seconde qui a semblé durer des heures et il n’a ensuite plus été question que du pourcentage de prise en charge de ma mutuelle.
C’était mieux. 

Ce matin, on m’a dit que j’avais déçu le Rassemblement National. Décevoir cela signifie ne pas répondre à l’attente de quelqu’un. Comment avaient-ils pu attendre quelque chose de moi ? 

« Le vent se lève ! … Il faut tenter de vivre ! 
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies ! »

Ce sont les derniers vers du Cimetière marin de Paul Valéry que je garde auprès de moi pour tenter de vivre. 

Véronique Piaser-Moyen

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Véronique, aujourd’hui, je vais faire court. J’ai du travail qui m’attend sur la toiture de la maison. Demain, il pleut donc, je m’y mets ce matin. De toute façon, je n’ai pas le choix, je ne peux pas me permettre de payer quelqu’un pour le faire à ma place. Toute ma vie je me suis débrouillé tout seul. Depuis quelques jours une courte vidéo de l’INA tourne avec succès sur Facebook. Avec les réseaux sociaux, c’est rarement le fruit du hasard. Elle date du début des années 2000 et montre un type dans une grande ville sur ce qui ressemble à un bout de jardin. C’est un particulier ou peut être plus vraisemblablement un agent municipal parisien. Je ne sais pas. La vidéo est très courte. Il dit d’abord : « Oh moi je m’en fous de Noël et Pâques, je m’en fous aussi et le Ramadan, j’m’en fous ! » Je résume de mémoire, mais en gros il se fout de tout ce qui est habituellement pris en compte par les opinions. À cet instant, le journaliste l’interrompt et lui tient ce discours : « Oui, mais heureusement, vous avez le travail du jardin et la terre ne ment jamais ! » Et là notre jardinier citadin l’interrompt et lui lance « Ah, mais je m’en fous des fleurs, je m’en fous aussi des fleurs comme du reste ! »

Fin de la vidéo. 

Il ne semblait pas atrabilaire. Je pense que ça lui convenait de ne pas être comme tout le monde s’attendait à ce qu’il soit. Et dans le contexte actuel où règne depuis quelques jours l’injonction absolue à devoir choisir son camp et à aller voter je me suis dit que ces quelques secondes de « je m’en foutisme » me ramenait à une réalité. Il y a forcément quelque part des citoyens absolument pas concernés, ne serait-ce que frôlés par le bazar médiatique et politique autour de la mini campagne en cours. Depuis le temps ils pensent que, pour eux et eux seuls, rien ne changera à rien. Ce ne sont pas de mauvais Français, mais ils ne font même plus semblant d’y croire. Ils n’ont sans doute jamais été très friands des discours et des promesses. Au fil des alternances ou des cohabitations, ils ont observé de loin sans se faire d’illusions. Avec l’âge on s’habitue. J’aimerais bien que l’INA le retrouve pour qu’il nous dise s’il se fout encore de tout cette semaine. Après tout il en a bien le droit. C’est sa façon d’être libre. Je me sens parfois proche de lui, comme revenu de tout. 

Voilà Véronique, je vais te laisser sur cette puissante interrogation. Mon Karcher et ma pincée de tuiles m’attendent. Le débat citoyen attendra. 

Pierre Nicolas



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